Avec ‘DS2’, Future nous met sur orbite

dimanche 19 juillet 2015, par Kévin. Photo : .

Suite à l’album Honest, correct sans être transcendant, on pensait avoir tout entendu de Future. On s’attendait même à le ranger dans la catégorie des artistes dont on avait vu la transformation finale, finalement assez décevante. Un peu plus d’un an et trois mixtapes plus tard, on le retrouve pourtant à naviguer à une altitude inespérée, en pleine possession de ses moyens. Une véritable renaissance dont le fruit le plus mûr a pris la forme d’un album, DS2, dont la sortie a été annoncée… une grosse semaine avant sa sortie. Après quelques écoutes à chaud, peut-on qualifier ce projet de véritable consécration ?

Coïncidence ou pas, la semaine de la sortie de DS2, la sonde américaine New Horizons est passée au plus près de Pluton, dévoilant ainsi les secrets de l’astre. Parmi les memes qui n’ont pas tardé à voir le jour, certains évoquaient la possibilité que Future connaisse mieux Pluton que la NASA elle-même. Son style, proche du gladiateur intergalactique, l’a amené à côtoyer l’espace, souvent référencé dans ses textes et dans les noms de ses projets. Alors qu’il est sur une lancée que certains n’hésitent pas à comparer au pic vécu par Lil Wayne dans les années 2006-2009, Future est-il capable d’enfin se rapprocher des étoiles qu’on lui promet depuis le début de sa carrière ?

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On vous l’a déjà dit, Future a montré avec ses mixtapes Monster, Beast Mode et 56 Nights qu’il était loin d’être fini. Sur la version Deluxe de cet album DS2, suite de la mixtape Dirty Sprite sortie en 2011, on retrouve d’ailleurs certains titres de ces projets. À la production, l’équipe a un visage familier : Southside (808 Mafia, à l’œuvre sur 56 Nights) est en chef d’orchestre, avec Metro Boomin (Monster), Zaytoven (Beast Mode) et Sonny Digital en appui. Que La Famille™. De là à dire que Future a gardé les meilleurs titres de ces sessions d’enregistrement pour l’album, il n’y a qu’un pas qu’on se gardera de franchir.

Autant le dire tout de suite, si ce très bon projet tient la comparaison avec ces tapes, il est difficile d’affirmer qu’il les surpasse. Avec ses 18 titres (pour la version deluxe) et son statut de suite, il a d’ailleurs tout de la mixtape vendue au prix d’un album, comme l’ont déjà fait Drake ou Young Thug cette année. Une manière de flouter encore plus la frontière entre ces deux objets. Dès lors, il est inutile de chercher un single tapageur radio-friendly sur DS2. C’est une sélection de titres efficaces, un peu plus d’une heure de vociférations autotunées sur des bêtes d’instru, à l’image de « Blow A Bag », premier extrait terriblement sémillant. Tant mieux, c’est ce qu’on attendait de lui.

Dès le premier titre, on comprend que l’on ne sera pas décu : bruit de Sprite versé dans un gobelet, « I just took a piss and I seen codeine coming out ». On est en terrain connu. Le deuxième titre est plus expérimental et s’ouvre à l’auditeur seulement après quelques écoutes, avec son instru style Yeezus sous substances narcotiques. Pourtant, ce « I Serve The Base » mérite qu’on s’y attarde, tant il devient hypnotique et obsédant. En troisième position, c’est le seul featuring de l’album (Drake). Le track est agréable mais dispensable en raison du gros pompage du flow de Future par Drizzy. Heureusement, quelques phases chantées dont Drake a le secret viennent sauver le tout. Il faut attendre le quatrième titre, « Groupies », pour être bousculé et enfin pris aux tripes. Future y hausse férocement le ton sur une prod de Southside et Metro Boomin. Architectes sonores à la vision minimaliste, ceux-ci invoquent tour à tour un son de guitare électrique, un sample de synthé ou quelques notes de violon. Le reste est apporté par la livraison de Future, riche en adlibs, harmonisations, échos et manipulations autotunées : un artiste au sommet de son art. Il en sera ainsi tout au long de l’album, même si selon les producteurs, le son se fait plus ou moins enveloppant. Des samples synthétiques à l’ambiance de B.O. de film aux basses profondes en passant par des filtres spatiaux, la production de grande classe n’étouffe jamais les parties vocales. Au contraire, elle met en valeur à la perfection ce pourquoi on est venus : la livraison de Future.

Sur « Lil One » il trouve un refrain accrocheur mis en valeur pas des adlibs abondants qui créent un vrai background vocal complémentaire à l’instru. « Stick Talk » et « Slave Master » sont des réussites, soulignant toutes les contradictions du emcee. Un matérialisme poussé à l’extrême, associé à une mélancolie unique dans la voix et l’instru. Les références nombreuses à la codéine rentrent en collision avec l’hommage à A$AP Yams, mort à cause de ses addictions. Lorsqu’il annonce, sur « The Percocet & Stripper Joint », « I just tried acid for the first time, I feel good« , les donneurs de leçon peuvent être tentés de l’accuser de glorifier les drogues comme a pu le faire OG Maco. Mais celui qui a l’impression de vivre une soirée no limit en écoutant l’album a dû se tromper de disque. A la rigueur, on pourra s’imaginer un tour de montagnes russes sous sirop codéiné, une ascension dépressive en apesanteur. Ce genre d’expérience qu’on apprécie de ne vivre que par procuration à travers l’album.

De drogues, il est d’ailleurs beaucoup question sur ce projet. Molly, alcool, weed, coke, purple drank, acide, percocet, xanax… l’album est une véritable encyclopédie de substances psychotropes et Future se la joue dealer qui a un peu trop tapé dans le paquet. Les références à des stupéfiants sont omniprésentes, et Future n’est pas Pusha T : lorsqu’il fait référence aux substances qui l’entourent, il y va rarement par métaphores. Ce style brut et direct se retrouve aussi dans sa manière de s’adresser à la gent féminine, qu’il parle de groupies (« Groupies »), de strippers (« Percocet & Stripper Joint ») ou de conquêtes d’un soir (« Freak Hoe »). Pour autant, le style d’écriture offre quelques fulgurances et références, habiles et inattendues (« I’m full of so much chronic, need a detox » sur « I Serve The Base », « My Cuban Linx bigger than the Wu Tang » sur « Freak Hoe »). Derrière sa façade de toute puissance dangereuse pour ses adversaires, Future cache une fragilité et une tristesse pesante vis-à-vis de son statut de dealer qui amasse les billets par liasses. C’est cette solitude que l’on sent dans sa voix, même lorsqu’il est en plein egotrip (le très bon « Colossal », avec les keys caractéristiques de la production de Zaytoven). Il le dit dans une de ses rares interviews : « I had to become a monster to get where I’m at. » Avec ça sur la conscience, on comprend mieux d’où vient cette attitude ambiguë.

Ce qui rend la musique de Future si envoutante est sa maitrise inégalée de l’autotune : il en a fait un instrument à part entière, sans tomber dans les excès grandiloquents de T-Pain. Le style narratif est froid, les ambiances musicales le sont autant. Pourtant, les pistes vocales amènent une sorte de chaleur organique propre à ce rappeur qui a fait sien cet outil souvent décrié, popularisé dans cet usage par Lil Wayne. Future s’en sert pour faire passer des émotions qui touchent au plus juste, comme sur « Rich $ex » ou « Blood On The Money », conclusion bouleversante de l’album. À l’image de son titre « Hardly » sur Monster, le MC de la Dungeon Family n’est jamais aussi bon que lorsqu’il ralentit les choses et se montre tel qu’il est, concentré sur son business et rongé par ses démons (« It got blood on the money and I still count it / They got blood on the money and I still count it », une des nombreuses rengaines obsédantes de l’album).

Finalement, on arrive très (trop ?) vite au bout des treize titres de l’édition standard. Les quelques pistes supplémentaires de l’édition Deluxe sont pour la plupart déjà connues, à l’exception de « The Percocet & Stripper Joint » et de « Kno The Meaning », véritable pépite produite par Southside qui aurait mérité de se retrouver en intro de l’album. Future y détaille tout le processus qui se cache derrière ses trois mixtapes à succès et se livre à une série de confidences : sa rupture avec Ciara après Honest (« Esco came to me, he said they think you washed up / You need to go back in, show these niggas who the one »), la perte du disque dur sur lequel étaient tous ses enregistrements quand Esco s’est fait emprisonner (« I had to record new music / That’s when I did Beast Mode »), pour conclure sur l’importance de sa mixtape 56 Nights (« 56 nights, gotta know the real meaning »). Un morceau-confession étonnant que l’on attendait pas, et qui montre que Future, en plus de faire le job, est capable de surprendre.

En conclusion, on se retrouve avec un album cohérent, produit par une équipe de producteurs soudée, qui se révèle après quelques heures passées en sa compagnie au moins au niveau de ses dernières mixtapes. On ne saurait que trop vous conseiller l’édition deluxe qui, avec ses quelques titres supplémentaires, crée l’album idéal de Future qu’on n’osait pas imaginer avoir un jour entre les mains. L’astronaute a arrêté de chercher à tout prix le single ou le banger qui ne lui ressemble pas. Il livre maintenant une musique personnelle et avant-gardiste, qu’on ne trouve nulle part ailleurs. À ce titre, cet album est une très belle conclusion à sa série de mixtapes, et l’homme mérite bien quelques deniers versés en l’échange de ce projet qui ne déçoit en rien. Future est enfin sur orbite, il serait dommage de louper ses comètes musicales sous prétexte que le télescope soit braqué vers d’autres étoiles.

Kévin
Aussi à l'aise et pertinent en rap US qu'en énergies renouvelables. Thésard. Toulouse.
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