Chronique – Yeezus Unchained

vendredi 21 juin 2013, par Joackim Le Goff.

Les vestes en tweed et polos Ralph Lauren au col relevé, un twist stylistique qui dépoussière des vieux classiques, tel les samples soul remodelés du College Dropout. Les Shutter Shades, symbole des sonorités avant-gardistes et de l’ambiance japanisée de Graduation. La barbe, les chemises boutonnées et les couleurs fades qui incarnent la carapace mélancolique entourant 808’s & Heartbreak. L’opposé des tenues high-fashion, une accumulation de pièces extravagantes et exorbitantes, caractéristiques de la grandiloquence d’un Dark Fantasy. Avant Kanye West, jamais la musique d’un rappeur n’a été aussi intimement liée à l’évolution de son look.

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Que nous a donc enseigné le style actuel de Kanye sur Yeezus ? Teintes sombres, sélection de pièces et créateurs influencés punk (jean en cuir noir, pièces signées Rick Owens, …), plus quelques choix difficilement compréhensibles par le commun des mortels, putain de kilt. Traduisez respectivement : obscur, brut et anticonformiste. A l’écoute du résultat, le constat s’impose : Yeezus ressemble à un bon gros bras d’honneur. « I don’t have some type of romantic relationship with the public. I’m like, the anti-celebrity, and my music comes from a place of being anti », clamait-il encore récemment.

 

Après avoir transformé le hip-hop en spectacle d’Opéra, l’apôtre du beau réanime le rap sale. « Start a Fight Club, Brad reputation ». 

 

Yeezus nous plonge dans l’esprit aussi torturé que mégalo du patient West. Une autopsie de ses tripes et de ses revendications sincères, qu’elles soient mûrement réfléchies (« Meanwhile the DEA / Teamed up with the CCA ») ou juste absurdes (« In a French-ass restaurant / Hurry up with my damn croissants ! »). En résulte un sacré désordre dans la construction de ses morceaux : le hiatus au cœur de « On Sight », les instrus qui évoluent abruptement à la manière de « Hold My Liquor »Un désordre prolongé par sa manière de rapper, en attestent les accélérations subites, respirations bruyantes et montées dans les aigus d’un « Black Skinhead ». Kanye n’en a plus rien à foutre, point barre.  « Fuck it, c’est la vie ».

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Un désordre, certes, mais un désordre maîtrisé. Un désordre qui flirte parfois avec le génie. L’envolée rétro et masquée de Frank Ocean transcende la conclusion du shot minimaliste « New Slaves ». Mieux, la fulgurance de « Blood On The Leaves », héritage ultime de sa période 808’s / vocoder sur le sample du mythique « Strange Fruits » de Nina Simone. Un plaisir égoïste, inaccessible pour les simples mortels, dont le climax nous renverse dès la première minute (« 1:07 », folie). « You can’t afford that ». Un désordre d’ailleurs élaboré par une liste de all-stars : Daft Punk,  Justin Vernon, Gesaffelstein et Brodinski, No I.D., … Ca claque.

Après avoir transformé le hip-hop en spectacle d’Opéra, l’apôtre du beau réanime donc le rap sale. « Start a Fight Club, Brad reputation ». Une ambiance suffocante, aussi oppressante que les hurlements qui ponctuent « I am a God », les sirènes stressantes d’un « Send it Up » renforcé par le timbre inquiétant de King Louie. Sans parler de l’ambiance glauque et sexuelle de « I’m in It », la voix de Kanye trafiquée comme si elle sortait des ténèbres. L’obscurité déteint même sur ses hommages à Chicago : Kanye ne dépeint plus la belle Windy City de « Home Coming », mais la violence des quartiers sud de Chiraq. Pas pour rien qu’il donne ici une exposition à Chief Keef et King L, nouveaux leaders de la Drill music. Les références à sa ville s’avèrent parfois plus subtiles, à commencer par le sample de « Rock N Roll Part 2 » par Gary Glitter (dans « Black Skinhead »), longtemps joué dans le United Center des Chicago Bulls.

Ce n’est pas beau, ce n’est pas propre. Enfin presque. Au bout de 40 minutes de fureur, le ciel se dégage enfin. « Bound 2 », une éclaircie au bout du tunnel, une résurrection soul et un Kanye un poil plus apaisé. La conclusion épique et lumineuse d’un projet viscéral.

« Great art comes from pain » assure l’intéressé. La douleur, la rage, ont en tout cas poussé Kanye à accoucher de ses deux projets les plus personnels et inattendus; respectivement 808’s et ce Yeezus. Cela ne signifie pas qu’ils sont les meilleurs musicalement, puisque Yeezus n’intègre pas mon podium perso des œuvres les plus abouties du rappeur. Juste les plus intimes et engagées. D’où se parallèle que je dresse dans le titre avec le tarantinesque « Django Unchained ». Non pas que Yeezy se rebelle contre un système qui l’a réduit en esclavage – bien qu’à certains moments on pourrait penser qu’il en est convaincu – Il se révolte juste contre tout ce qui ne lui convient pas. A la différence qu’il se libère en martelant ses machines plutôt que des flingues. Un énervement qui n’est pas feinté, Kanye admet volontiers avoir l’air de  » tirer la tronche 90% de son temps ». Au fond, c’est bien ce paradoxe entre sa situation de vie et son discours qui pourrait déranger le plus : le Louis Vuitton Don qui décide de dénoncer le capitalisme, la star qui apparaît dans le reality show de sa femme qui se plaint d’être traqué par les médias.

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Mais bon, Kanye n’en est plus à une contradiction près, et si certains vont se persuader que cet album se limite aux caprices d’un type rongé par son complexe de supériorité, on peut aussi considérer qu’il souhaite expier de réelles souffrances et utiliser son aura sur toute une génération pour tenter de changer les choses. Voire offrir un monde meilleur à sa fille. Espérons que sa condition de père l’apaisera.

Anyway, n’en reste pas moins qu’en six albums solo, Kanye West n’a toujours pas commis de faux pas. Peu d’artistes peuvent s’en vanter.

cover credit : 1ADay

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