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Drake et la théorie du complot

lundi 23 février 2015, par Sylvain Caillé.

C’est dans le mystère le plus total que Drake a sorti, le 13 février dernier, son quatrième projet payant sous l’égide de Young Money/Cash Money. À mi-chemin entre la mixtape et l’album, If You’re Reading This It’s Too Late soulève quelques questions. Conçu dans un contexte nébuleux, ce nouveau disque permettrait à Drizzy de se libérer de son deal avec Cash Money. Tout sauf un hasard, à l’heure où Lil Wayne réclame au même label 51 millions de dollars et sa libération contractuelle.

Avant de crier au complot, rappelons que lorsqu’un chanteur s’engage avec un label, il signe pour un nombre d’albums prédéfini. Sauf que, la relation entre un artiste et sa maison de disque peut évoluer avec le temps. Et il s’avère qu’en imposant un format payant à sa mixtape, Drake pourrait bien honorer son contrat qui comprendrait quatre albums. De David Bowie à Prince, nombreux sont ceux qui ont du pondre un dernier disque pour s’extirper de la contrainte d’un deal, quelque fois avec succès. Et si, comme eux, Drizzy n’avait pas sorti son ultime projet brandé Cash Money dans la précipitation pour aller voir ailleurs ? Eléments de spéculation autour de l’un des rappeurs les plus bankable du game.

Tout d’abord, attardons nous sur le principal : le contenu de cette mixtape payante de 17 titres. Comme à son habitude, c’est Noah 40 Shebib l’indispensable – à qui Drake doit une partie de son succès – qui supervise la plupart des morceaux. Première écoute et premier choc, cette finition indigne du niveau d’exigence atteint par Nothing Was The Same. Le rappeur canadien est un perfectionniste et sur If You’re Reading This It’s Too Late, on est bien loin des standards imposés auparavant. Ainsi, toutes les chansons ne bénéficient pas du même traitement. Si certaines frôlent le génie et se rapprochent du format album – « Know Yourself », « Now & Forever », « 6PM in New York » en tête de liste – d’autres semblent à des années lumières de ce que Drake est réellement capable de faire. À l’image de cette intro poussive – rien à voir avec Tuscan Leather -, le mixage de la tape est moyen, voir inexistant sur certains tracks.

Même l’enregistrement de sa voix pose question. Globalement ça passe, mais lorsqu’il pousse un peu trop la chansonnette comme sur « Energy » ou « 10 Bands », ça sature un poil et on ne peut s’empêcher de se demander si l’ingénieur son n’a pas été victime d’abduction par les extra-terrestres. Une impression de fait à la va vite qui contraste étonnement avec le rendu général du projet qui se veut, malgré tout, cohérent et homogène. Sa volonté de bien faire le job malgré ses éventuelles envies d’ailleurs ?

Alors pourquoi sortir un disque aussi disparate qui ne s’inscrit pas dans le prolongement de Nothing Was The Same ? Tout simplement car Drake prépare quelque chose de plus grand – Views From The 6, prévu pour cette année – et qu’il n’a surement pas l’intention de lâcher ses meilleurs tracks à Cash Money. En témoigne certains lyrics, comme sur « Star67 » : « Walk up in my label like, where the check though?/ Yeah I said it, wouldn’t dap you with the left ho. » Mais pour remplir ses obligations contractuelles, il fallait sortir un truc. Subtil mais assez explicite pour laisser place au doute. D’ailleurs, le nom de la mixtape, sa cover et la typographie n’ont pas été choisi au hasard. Cela ressemble carrément à un crop circle directement adressé à Birdman : il est déjà trop tard, le mal est fait et il est temps de mettre un terme à six ans de collaboration.

Autre fait remarquable, c’est que la tape est disponible uniquement au format digital. Surprenant choix de la part d’un entertainer d’une telle envergure, qui a pourtant à sa disposition un large réseau de distribution physique via sa maison de disque. Un test qui a très bien réussi au Canadien – on décompte plus de 500.000 ventes aux Etats-Unis en moins d’une semaine – et qui remet en cause le business model traditionnel du label ainsi que son poids dans la carrière d’un artiste. Si Drake a réussi à exploser les charts avec des ventes exclusivement online et sans aucune promotion, qu’est-ce qui l’empêche de recommencer sans Cash Money ? Surtout que depuis ses débuts, le Canadien porte son propre label, OVO Sound et que celui-ci est directement relié à Warner Bros. Une porte de sortie toute trouvée.

Tout cet enchainement de circonstance semble être lié aux différends financiers opposant Lil Wayne à Cash Money. Drake, qui se retrouve au milieu de ce conflit, ne communique pas vraiment publiquement sur la situation mis à part quelques subtiles lyrics. Weezy, lui, a annoncé sur Twitter qu’il voulait quitter le label en décembre, suite au retard de Tha Carter V. Dans une récente interview, il explique à ce sujet : « Cake baked, icing on top, name on top, candles lit. I would have released it yesterday if I could. » Ce désaccord prend une dimension plus importante en janvier quand Lil Wayne révèle qu’il poursuit Cash Money à hauteur de 51 millions de dollars. Sont compris dans cette somme l’avance impayée de Tha Carter V, un souci de copyright, des royalties oublié – notamment sur Drake – et une violation de contrat anticipée. Si Wayne veut partir, pas étonnant qu’il entraîne le Canadien avec lui. Point d’orgue de la loyauté affiché de Champagne Papi : les deux compagnons se retrouvent sur « Used To », un son originalement issu de Sorry For The Wait 2 et sur lequel Dreezy semble envoyer une autre pique à Cash Money. « Can’t meet the terms, keep it movin’ then. » Net et précis.

C’est tout ce contexte qui fait de If You’re Reading This It’s Too Late un projet énigmatique et alléchant dans lequel Drake joue une fois de plus au solitaire blasé. Complot pour se libérer de ses obligations ou pas, ce mystérieux disque ne serait qu’une phase de transition qui annoncerait quelque chose d’immensément plus ambitieux. Dans le court-métrage Jungle, il n’y a plus que lui et ses « Woes » : ses proches, ses amis, son crew, sa secte et sa ville de Toronto. Prémonitoire. Rael n’a qu’à bien se tenir.

Sylvain Caillé
Seul supporter du TFC au Nord-Ouest de la capitale. Noie sa détresse dans l'écriture. Toulouse, Paris.
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