Le bruit du monde : Mehdi Maizi

lundi 3 août 2015, par Antoine Laurent.

SURL offre chaque mois une carte blanche à des plumes, rappeurs, photographes, écrivains, cinéastes ou journalistes. Une aire de repos sur l’autoroute de l’information, histoire de prendre le temps de déchiffrer le bruit du monde extérieur. Ce mois-ci, on a sollicité Mehdi Maizi, taulier de l’Abcdrduson et auteur du bouquin Rap français : une exploration en 100 albums. Cet attaquant de pointe balance une frappe chirurgicale à l’heure où le rap est plus sportif que jamais.

« Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le dimanche 2 août 2015 et je suis en train de télécharger quatre projets : l’album de Migos, la mixtape de Ty Money, celle de Jimmy Johnson et le EP de Roy Woods. Une journée comme une autre dans la vie d’un auditeur de rap. Télécharger quatre « disques » par jour, est-ce bien sérieux ? La réponse est évidemment non mais c’est pourtant la routine que nous sommes plusieurs à avoir adopté depuis quelques années. Pas un jour de répit si l’on veut être un tant soit peu à la page. Entre les mixtapes en ligne sur Datpiff, les albums qui fuitent sur Gangstaraptalk, les inédits balancés sur Soundcloud, la dizaine de clips livrés quotidiennement, la guerre du streaming, les tweets qui alimentent le feuilleton rap et qui constituent aujourd’hui la colonne vertébrale d’une large partie des articles publiés sur les webzines, suivre l’actualité rap est devenu une véritable activité physique. Je ne fais pas de sport mais j’écoute du rap, c’est presque la même chose.

Sur un ancien blog, je racontais les conditions dans lesquelles j’avais commencé à écouter du rap. À l’été 2002, ce qui était assez tard pour quelqu’un de ma génération. À partir du moment où je me suis mis en tête de défricher cette musique, j’ai très vite eu l’habitude d’être le plus jeune parmi mes potes fans de rap. Quant eux s’échangeaient des cassettes au collège, j’avais accès à l’intégralité de la discographie d’Ice Cube en quelques clics sur Kazaa. Aujourd’hui, en approchant la trentaine, je me retrouve pour la première fois dans des discussions où je suis parfois le plus âgé, capable de parler d’une époque déjà révolue. Des CD deux titres que nos parents nous achetaient, des razzias faites à la FNAC ou au disquaire du coin quand j’avais un petit peu d’argent de poche où des nuits passées à échanger sur Masta Ace avec d’autres internautes obsessionnels sur Soulseek. Loin de moi l’idée de passer pour un ancien combattant ou de regretter une époque passée – d’ailleurs, à quand ceux qui, nostalgiques des années 2000, fustigeront Datpiff et regretteront la bonne vieille époque d’Emule ? Je me contente simplement de constater un bouleversement massif dans notre façon d’écouter de la musique. En 2005, Internet était déjà installé dans la majorité des foyers, les blogs commentaient l’actualité rap avec une ferveur indéniable et l’on pouvait se créer une discographie de qualité en quelques clics bien sentis. Pourtant, nous ne vivions pas encore dans cette bulle rapologique où les médias publient une news par heure, les morceaux sans clips n’ont pas le droit d’exister et les albums qui ne sont pas réalisés par Drake ou Kendrick Lamar sont oubliés après quarante-huit heures. Qui se souvient que Joey Bada$$ a sorti son premier album studio cette année ? Qui parle encore de Mr. Wonderful ? Et d’Affaire de famille de la MZ ? Des projets attendus et réussis mais qui n’ont pas assez captivé l’audience rap pour leur assurer une vie médiatique digne de ce nom.

Impossible pour autant de se plaindre d’une configuration où tout le monde est gagnant. Il y a quinze ans, nous avions célébré la construction d’une FNAC dans notre ville de province comme une véritable victoire nous permettant d’éviter les sempiternels allers-retours vers Châtelet-les-Halles. Plus besoin de FNAC aujourd’hui, ni pour les auditeurs, ni pour les artistes. Quinze ans auparavant, il m’aurait été compliqué d’avoir accès à Houston 3 AM, la dernière mixtape de Beatking. Quinze ans auparavant, il aurait été compliqué à Beatking, rappeur de Houston, de toucher aussi facilement le public européen. Aujourd’hui, des rappeurs qui enchainent les mixtapes de qualité sans avoir encore connu le véritable succès peuvent se permettre de faire des tournées par chez nous.

Le souci se situe davantage dans la manière dont tout ceci transforme ce que nous attendons de la musique. Pour nous divertir et nous tenir en haleine, le rap doit être visuel, spectaculaire et omniprésent. L’artiste qui souhaite prendre son temps et sortir un projet tous les cinq ans (salutations à Ali) fera figure d’anachronisme et ne parviendra pas à capter l’attention dans ce bruit permanent entretenu par le rap. Comme si le public n’allait plus vouloir que du blockbuster : des albums de Drake et des films produits par Marvel. En 2009, l’auteur américain Nicholas Carr publiait l’article « Is Google Making Us Stupid » (disponible en français ici). Son analyse montrait comment notre nouvelle manière d’appréhender Internet rendait tout ce que nous avions connu avant obsolète et, surtout, ennuyeux. Comment réussir à se concentrer sur un simple livre quand notre esprit est constamment distrait sur la toile ? En même temps que j’écoute un disque sur Spotify (ou Apple Music, cet article n’est pas sponsorisé), je lis un article sur Pitchfork, je tweete l’article en question, lis les réactions de mes contacts, réponds à un ami sur Facebook, reçoit une notification Le Monde, un Snapchat, vais faire un tour sur Instagram et m’apprête à télécharger un autre album sur Datpiff. Tout ceci va vite, trop vite. Qu’est-ce qui va faire qu’un disque va davantage retenir notre attention qu’un autre ? Doit-on tout écouter ? Comment faire le tri ? Doit-on se déconnecter de l’ensemble des réseaux sociaux et regretter l’époque bénie de ICQ ? Autant de questions auxquelles il n’existe pas de bonnes réponses. On peut simplement se demander si cette bulle continuera à contenir les millions de recherches quotidiennes faites par les internautes du monde entier ou si elle finira, elle aussi, par exploser. De mon côté, j’ai l’impression d’être Bill Murray dans Un Jour Sans Fin, essayant d’échapper à ce cercle infernal, fascinant mais épuisant. Pour le moment, pas d’Andie MacDowell à l’horizon. »

– Mehdi Maizi

Antoine Laurent
Coach-joueur depuis le jour un. Bougnat véritable. Paris.
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