« J’aimerais que le ‘street art’ n’existe pas »

jeudi 1 janvier 2015, par Antoine Laurent.

Personne ne sait vraiment ce qu’est le street art. Pourtant, cette étiquette est collée un peu partout – et sur à peu près tout – depuis plusieurs années. Avec l’envie, surement, de ranger dans une case globale un ensemble de mouvements artistiques décalés, incontrôlés, parfois vandales. Mais avec le « rangement » né une insupportable appropriation qui permet toutes les dérives possibles. Entretien avec un graffeur repenti qui mets les mots justes sur ce que beaucoup pensent tout bas. Ou tout haut.

C’est quoi le street art ? « Je sais pas. J’aimerais que ce mot n’existe pas. C’est une notion fourre-tout qui me déplaît beaucoup et c’est faire peu de cas des gens qui sont impliqués dans le pochoir, dans le collage ou dans la peinture. » Le concept et l’appellation « street art » dérangent beaucoup de monde, notamment ce tagueur repenti d’une trentaine d’années qui a accepté de discuter avec nous sur le sujet, sous anonymat. « Ça dérange pas les mecs des galeries, ça dérange pas les mecs qui n’y connaissent rien, qui profitent de ça et qui se font des mailles à mort. Ça dérange des gens intègres. Je suis sûr que des mecs comme Blek le rat, Poch ou Rock, ça les fait chier qu’on parle de street art quand on parle de leur discipline. Après, je ne suis pas dans leur tête. C’est valise et ça crée une forme de confusion dans l’esprit des gens : moi je vais te faire un tag, un autre va te faire une affiche, on aurait pas les mêmes techniques ni les mêmes buts et on va nous mettre dans le même moule, dans le même sac. On aura peut-être même rien à se dire. »

Nordiste depuis toujours, lui est arrivé au graffiti très jeune, à l’école, quand il n’était encore qu’un gamin. « J’ai arrêté quand je me suis fait arrêté, quand les sanctions étaient si importantes que je ne pouvais plus me permettre de continuer. » Il fait partie des rares graffeurs condamnés à de la prison de ferme, via l’article 322-1 du code pénal et du fait de son statut de multi-récidiviste. « J’ai pas commencé par les cahiers, j’ai commence directement par les murs. Les cahiers, c’est pour les artistes. »

 

« Il y a quand même des trucs que je trouve intelligent. Mais la plupart du temps, c’est à chier »

 

SURL : Le graffiti, c’est pas un truc d’artiste ?
Le graffiti, c’est pas du street art. Le street art, déjà, c’est une notion très vague. C’est fourre-tout, ça sert à rien. Demain, je prends une photo de mon cul et je la colle sur un mur et c’est du street art. La différence est fondamentale : dans le graffiti tu ne cherches pas à embellir alors que dans le street art, la plupart des gens veulent faire quelque chose de beau. Nous on s’en fout. Il y a un côté revendicatif sans message, le geste est le message et ce message, c’est de faire un pied de nez à la propriété. Les gens n’en sont pas forcément conscients mais c’est l’appropriation sans consentement ultérieur, sans consentement d’autrui. Le fait de taguer, en soi, constitue le message. Il y a pas besoin de reprendre la tête de je ne sais pas quel catcheur à la con et de faire passer un message ironique. N’importe qui peut faire du graffiti, il suffit d’écrire en lettre capitale sur un mur.

Il y a quand même, parfois, un esthétisme recherché.
Après ça vient. Le délire calligraphique rentre en compte, les gens cherchent à faire des trucs beaux, à bien assembler les lettres, à avoir un équilibre, etc. Mais à la base non. Beaucoup se limitent à écrire sur des murs de la manière la plus basique possible, puis de fil en aiguille ça s’améliore. Le résultat est pas vraiment important, c’est l’action qui compte. Le résultat compte pour les autres, mais pas pour toi. Le seul moment où tu prends vraiment du plaisir c’est quand tu le fais, c’est pour ça que tu le répètes à l’infini, c’est pas une fois que tu as le résultat en face de toi ou en photo. Ca, tu t’en fous.

Les deux ne peuvent pas être liés ? Le geste et le résultat ?
Ca dépend si tu parles du tag en lui-même ou, de manière plus élaboré, du graffiti. Le tag, c’est juste une signature. Un graff, c’est quelque chose de plus construit. Avoir une photo de son graff, c’est vrai que c’est pas désagréable mais c’est juste un souvenir, une trace. C’est dans la réalisation que tu prends le plus de plaisir.

Mais du coup il y a une revendication différente ?
Non, pas vraiment.

Mais s’il y a de l’esthétisme derrière ? Ca dépasse le simple geste. Les personnes lambda peuvent visuellement apprécier un graff, alors qu’ils apparentent un tag à un simple acte de vandalisme via aérosol.
Pas forcément, si tu vois un graff en blanc et noir sur le volet d’un magasin, les gens vont dire que c’est moche. Alors que si la même personne réalise la même chose avec un peu plus de couleur dans un endroit autorisé, ils vont dire que c’est beau. Non, il n’y a pas de différence de démarche. Il y a une différence de démarche dans la transgression : si jamais tu le fais de manière autorisée, légale, sur un terrain vague ou quoi que ce soit, et que tu cherches vraiment le pur côté esthétique. Là ok, il y a une différence de démarche. Mais quand tu veux mettre ton nom quelque part, de manière illégale et de manière à ce que les autres graffeurs le voient, c’est complètement différent du mec qui va sur les murs proposés par la ville.

 

« Demain, je prends une photo de mon cul, je la colle sur un mur et c’est du street art »

 

Justement, dans cette notion de compétition entre graffeurs, la question du « territoire » est vraiment importante ?
Non, il n’y a pas de question, en tant que telle, de territoire. Il y a une notion d’appropriation de l’espace urbain. Après, on n’est pas des gangs de Los Angeles à aller se taper dessus parce qu’on a mis MS13 quelque part. Il y en a qui le voient comme ça, qui le perçoivent de cette manière là. Je suis de tel arrondissement, j’y tague mais ne vient pas y taguer et si je te croise, je te défonce. Mais à la base non, tu fais ce que tu veux. L’appréhension de la chose est aussi différente en fonction de chaque mec. Moi j’ai aucun inconvénient à ce que quelqu’un vienne taguer dans mon quartier comme quelqu’un pourrait avoir un problème avec moi qui viendrait taguer dans le sien.

Du coup, tu t’en fous si deux jours après ton tag est effacé par les agents de la municipalité ? C’est la règle du jeu, en somme.
Non, tu t’en fous pas parce que tu en as un de moins qui est visible des autres graffeurs, dans la compétition. Mais oui, c’est la règle du jeu.

A l’inverse, un « street artiste » rage quand il voit ses collages arrachés un ou deux jours après leur pose, probablement parce qu’il estime que son oeuvre mériterait un traitement différent.
Ce sont deux choses complètement différentes, limite opposées parfois. Dans le tag, il n’y a pas de volonté de faire passer un message, d’être compris par les autres, il n’y a pas de volonté de s’adresser à un public si ce n’est les gens de sa propre communauté, les autres tagueurs. La plupart des graffeurs ont du mépris pour les gens qui font du street art. Déjà, les « street artistes » n’hésitent pas à coller leur connerie sur les tags et les gens qui taguent n’hésitent pas à taguer sur des trucs de street art à la con.

Mais tu arrives, avec ton oeil de graffeur, à apprécier un truc qui s’apparente à du street art ? Tu arrives à le trouver chouette ?
Pas avec mon oeil de graffeur mais avec mon oeil de… (il réfléchit) de personne à qui l’on soumet quelque chose dans la rue et d’apprécier l’esthétique de la chose. Ouais, il y a quand même des trucs qui me plaisent, que je trouve intelligent. Mais la plupart du temps, c’est à chier. Dans le film de Banksy, par exemple, regarde comme il s’occupe de Mr Brainwash. Il se fout de la gueule des mecs qui font ça, il montre que presque tout le monde peut le faire avec un peu de moyen.

Banksy reste donc une vraie référence, même pour un tagueur ?
Le message est beau, c’est intelligent, c’est bien référencé. Les gens n’ont pas de culture artistique ou de culture populaire en général, et c’est normalement de ça dont on parle quand on parle de street art : on détourne des codes de la culture populaire. Dans le cas de Banksy, c’est bien fait, c’est bien réalisé, c’est culotté.

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En France, il y a, selon toi, une référence comparable ?
Non, il y a pas de référence comparable. Après, le travail de certains pionniers est intéressant à voir. Blek le rat, Miss Tic, tous ces gens là qui étaient là au début dans les années 80, tous les gens qui trainaient dans les milieux anarcho-punk parisiens. C’est des gens qui voulaient faire passer quelque chose.

Et un mec comme O’Clock ?
C’est du graff, mais il y avait un côté marrant aussi, inventif. C’est pas bête et méchant. Dans l’utilisation de l’espace, au niveau de la taille de ce qu’il fait, le culot qu’il a… Il peut te faire un truc hyper classique, parisien, années 90, comme il peut te faire un truc hyper imaginatif avec de la couleur et des petits détails qui font rire la grand-mère et la gamine qui passent à côté.

Les initiatives des municipalités pour mettre en lumière le « street art », tu estimes que c’est quelque chose qui ne devrait pas exister ?
Je ne vais jamais reprocher à quelqu’un d’embellir les murs. Quand on arrive à s’éloigner des clichés street art non-référencés, c’est toujours intéressant.

Tu n’as jamais voulu transmettre quelque chose à travers ta peinture, dans tes années de graffeur ? Tu n’as jamais voulu transmettre autre chose que le message du geste ?
Non. J’estime qu’il vaut mieux militer au sein d’organisations politiques plutôt que de faire passer des messages à la con qui vont faire rire les gens et qu’ils vont mettre en cover sur Facebook. Le street art, ça sert à ce que le gens prennent en photo avec leur iPhone des pièces qui sont réalisées par des « street artistes » pour que ça finisse sur Insragram. Ni plus ni moins, dans 90% des cas.

Antoine Laurent
Coach-joueur depuis le jour un. Bougnat véritable. Paris.
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