Rap Contenders : récit d’une aventure « genre historique »

lundi 29 février 2016, par Eymeric Macouillard. Co-auteur : Jihane Mriouah. Photo : Pierre Bertho.

À l’aube des ses cinq ans, les Rap Contenders symbolisent toujours la vitalité de la scène rap française. Quel rôle a joué le battle rap dans le renouveau de hip-hop hexagonal ? D’où vient son slogan ? Entretien avec Dony S, créateur et animateur de l’événement, qui revient sur son parcours et l’ascension des RC. Genre historique.

Une minute trente pour convaincre à chaque passage. Des remarques sur les mamans, sur les copines, des personnages construits, puis déconstruits, c’est toute une panoplie d’artefacts théâtraux qui s’enchaîne sur la scène d’un battle. Dans le passé, les clashes étaient souvent assimilés au film 8 Mile (RIP Brittany Murphy) et Eminem. Désormais, dites « battle rap » à un aficionado de la culture hip-hop en France, il y a des chances qu’il vous réponde « Rap Contenders ». À l’aube du RC 10 et de son cinquième anniversaire, on refait l’histoire à travers les témoignages des principaux acteurs du mouvement. Un flashback sur cet événement devenu l’un des plus gros rendez-vous scéniques du hip-hop en France et à qui le mouvement doit beaucoup.

« Au moment du RC1, on avait zéro euro. On a fait ça dans un bar à chicha de notre quartier. La caméra c’était un pote à Stunner qui l’a ramenée et c’est lui qui a filmé. Les MCs n’étaient pas payés, on s’est débrouillé avec rien. » 81 millions de vues plus tard,  il y a un fossé qui sépare la chaîne YouTube des RC de la réalité de départ que nous narre Dony S, son fondateur. Car si le rap est une grosse planète dans l’espace musical français, le battle rap en est un des satellites les plus visibles et qui permet parfois à certains rappeurs de se mettre en orbite. Alors, comment un show d’arrière-bar à chicha a fini par s’imposer comme l’un des plus gros tremplins du rap des années 2000 ?

DU BAR À CHICHA AU CABARET SAUVAGE

Année 2010, la grippe A frappe fort et Sarkozy cherche une porte de sortie de l’affaire Bettencourt. C’est lors cette année-là que Dony S, MC underground parisien, choisit de quitter la France pour le Canada. Pour quitter le pays du fromage et partir vivre chez les caribous, il lui faut un visa. En l’attendant, celui qui a toujours voulu s’impliquer dans le mouvement hip-hop, était loin de s’imaginer qu’il allait créer LE buzz du rap jeu des années 2010 : « Je n’y avais jamais pensé avant parce que j’étais dans l’optique faire du rap ou produire des mixtapes mais pas de produire des événements live. Je n’avais aucune connaissance de comment s’y prendre. » Comment cette idée a germé chez l’intéressé ? « Je travaillais sur un site à l’époque, qui s’appeler Dance to be et j’ai commencé à faire des interviews de rappeurs canadiens. C’est comme ça que je suis tombé sur le Word up. Je regardais des battles avant, je regardais Grind Time, surtout les ligues américaines. Mais je suis donc tombé sur le Word up et j’ai interviewé les gars qui faisaient ça, en commençant avec Maybe Watson. Et lui me dit : ‘Mais pourquoi tu ne fais pas ça en France ?’ Et voilà. »

À la suggestion de Maybe Watson s’est d’abord opposée la réponse que Dony S nous livrait plus haut, à savoir qu’il n’y avait jamais pensé. De plus, le futur néo-Canadien n’était pas prêt à s’investir dans un projet estampillé rap français alors qu’il allait quitter ce pays. Sauf que le document permettant au Prisien de pouvoir s’exiler est long à obtenir. Du coup, il réfléchit et se dit qu’organiser un événement de battle rap en France lui ferait passer le temps. Il se met donc parler de son projet autour de lui et trouve immédiatement du soutien : « J’en ai parlé avec Filigrann et Joseph, les dirigeants du Word up, ils m’ont vraiment poussé à le faire. Srin Po m’aussi poussé à le faire et a été le premier à rejoindre l’aventure. »

Trouver un lieu et inviter des potes à venir assister à un show hip-hop, c’est donné à tout le monde. Par contre, convaincre des MCs de se faire vanner et de rendre la pareille, c’est plus délicat : « Le recrutement des MCs c’était la plus grosse question. Le public, je m’en foutais en fait. Je le faisais pour m’amuser : qu’il y ait dix personnes ou 2000 je voulais monter un bon truc. Mais trouver les MCs c’était la grande question. Tous les mecs avec qui je trainais à l’époque n’auraient jamais pu tenir la pression, ils se seraient battus sur scène. Il a fallu en contacter d’autres. » Car être battle emcee, ce n’est pas juste avoir du flow et rapper en live. C’est plus complexe que ça : « Ça demande d’avoir un minimum de recul. En fait, c’est bizarre parce que ça demande à la fois un ego démesuré et d’être ouvert à la critique. Les meilleurs battle MCs sont des gens qui ont de très, très gros ego, mais ça ne les dérange pas qu’on les insulte parce que ça ne les touche pas. Si ça te touche, tu ne seras pas bon parce que tu vas t’énervé et tu vas mal battle. C’est pour ça qu’un mec comme Wojtek est très fort, parce qu’il arrive quasiment à toucher à chaque fois. Et la réaction du public à ce que dit Wojtek, c’est ça qui met le gars sur scène KO. »

Et les participants du RC le confirment. Taipan, par exemple : « J’étais direct emballé. En fait, je faisais pas mal de morceaux ego trip et on me proposait une tribune pour venir le dire face à quelqu’un qui allait dire la même chose. Ce n’aurait pas été cohérent de le faire dans mes textes et de refuser au moment où on te propose de le balancer devant quelqu’un. Donc j’y suis allé direct ! »

L’arrivée de L’Entourage

« Avant que les vidéos Rap Contenders ne tournent sur le net, personne n’avait les couilles de le faire. » Cette phrase d’Alpha Wann durant son battle avec Blackapar résume l’importance qu’aura le collectif sur la suite des RC. Sur six des battles de la première édition, quatre comprennent des membres de L’Entourage. Les jeunes loups ont su prendre le risque de participer à un concept nouveau où il pouvait très bien y laisser quelques dents. Dony S, quant à lui, a eu le mérité d’aller les chercher : « J’avais la chance de travailler pour le site Bounce 2 Dis donc j’avais accès à beaucoup de MCs. Blackapar et Gaiden venaient juste de sortir des trucs au moment où je commençais les recrutements. Bounce 2 Dis c’était surement le premier site à parler de l’Entourage. À l’époque, Nekfeu faisait 1500 vues. Quand on a commencé les RC, les gens nous disait : ‘Mais c’est qui ces gars-là ? Ils sortent d’où ?’ Avant, si tu n’étais pas de Paris ou Marseille, tu ne faisais pas de rap. Internet a vachement démocratisé ça. On n’a pas eu besoin de la famille rap où il fallait avoir ses entrées. On a ramené des gens de toute la France. Le RC est vachement éclectique, il y a des mecs de partout et de tous horizons sociaux. »

Nous y voilà : le bar à chicha du quartier est rempli, les MCs sont présents, le public aussi. La première édition plait et, encore aujourd’hui, on rabâche souvent à Nekfeu et Dony S certaines phases célèbres du battle à plus de 6 millions de vues qui a révélé celui qui a remporté une Victoire de la musique en 2016 aux yeux du grand public. Est-ce que la ligue de battle créée par Dony S a joué un rôle majeur dans le renouveau du rap français ? Oui, c’est évident. Le sentiment du créateur des RC est à peine plus nuancé : « Je ne sais pas si on a participé à un renouveau, mais je pense qu’on a écrit une page de l’histoire du rap français. Si tu m’avais dit ça quand j’avais 11 ans, je n’y aurais même pas cru. Je ne rêvais que de ça quand j’étais gosse. Je ne rêvais pas de devenir une star, je rêvais de marquer le mouvement hip-hop et c’est ce qu’on a fait. Là-dessus, on a réussi. » D’où le « genre historique » prononcé lors de chaque battle. Historique ou pas, le RC a en tout cas permis à des rappeurs de conquérir un tout autre public. Taipan confirme : « Moi j’ai eu la chance d’arriver dans un moment où les Rap Contenders étaient en plein essor. Pour mon premier battle contre Deen Burbigo, ils sont au top de ce qu’ils font en termes de vues. Maintenant, ils ont maintenu mais c’était la première fois qu’ils tapaient des scores comme ça. Je suis arrivé pile poil à ce moment-là, et c’était synchro avec ma signature chez Bomayé donc ça a fait double appel d’air pour moi. » Dony S partage ce sentiment au sujet d’un certain alignement des planètes : « Quelque chose s’est passé pendant cette édition. Tu sais, il y a des moments dans la vie où tu sens un truc magique, et c’est ce que j’ai ressenti ce soir-là. J’ai senti qu’il y avait quelque chose pendant qu’on le faisait. Quelque chose était en train de se créer. Et James BKS, qui a fait des beats pour Booba, Snoop and co et qui était l’un des juges, est venu me voir à la fin de l’édition et m’a dit : ‘Tu ne te rends pas encore compte mais t’as créé quelque choses qui va devenir fou.’ Il n’avait pas tort. »

On dit souvent que la nuit porte conseil. Il n’aura fallu que le trajet du retour pour Dony S : « C’est en rentrant chez moi que je me suis rendu compte. Je me suis dit que je ne pouvais pas juste faire un truc ‘bien’. Il fallait maintenant que je le propulse et il faut que je trouve les moyens de le faire. C’est la première année où j’ai le plus travailler, j’ai passé 60-70 heures par semaine dessus. À contacter des gens, à faire de la promo, à déclencher des plans marketing à chercher à fidéliser la clientèle… Et moi je ne sors pas d’une école de commerce, j’ai juste un Bac. Il a fallu que je trouve des techniques, en cherchant sur Internet, etc. Des trucs simples : comment fidéliser son public et se faire connaitre. »

 

« dans les Rap Contenders, par rapport à un concert, tous les cris sont spontanés »

 

Nombreuses sont les ligues qui ont voulu se lancer après le RC, mais aucune n’a autant fonctionné. Qui plus est, l’élève a dépassé le maître puisqu’aujourd’hui les RC font beaucoup plus de vues que les Word up – le marché florissant du rap en France n’y est évidemment pas pour rien. À quoi est dû un tel succès, quels sont les autres ingrédients ? « Dans les premières années, les 13-17 ans représentaient 48% de notre audience. Le reste, c’était des 17-24. Aujourd’hui, on est à peu près moitié de 17-24 et 30 % de 13-17. Encore un public très jeune mais qui a quand même vieilli. C’est le public Internet. Au contraire, le public dans la salle va être plus 25-30 ans. Ce sont deux publics différents qui ne veulent pas les mêmes choses dans les battles. C’est intéressant que les MCs sur scène arrivent à provoquer des réactions dans ce public, et qu’une audience plus jeune arrive à regarder les battles et y trouve des choses qui lui parlent. »

La difficulté ne résiderait justement pas dans le fait de parler à tout le monde ? Comment faire réagir des centaines de personnes et comment jouer avec les réactions de ce public ? « Je commence de mieux en mieux à calculer les réactions et à en jouer. Forcément, quand tu n’as pas le terrain et que tu as juste le papier, tu ne sais pas encore. Mais avec l’expérience tu peux un peu prévoir les réactions. Franchement c’est un public extraordinaire ! Ce n’est pas un public de concert qui va toujours entendre ‘les bras en l’air, etc’ avec toujours les mêmes jeux… Ce qui est marrant dans les Rap Contenders par rapport à un concert rap, c’est que tous les cris sont spontanés, il n’y a jamais un cri qui est réclamé et c’est ça qui est génial. Quand tu es sur scène, tu envoies une vanne, la salle tremble. Ce n’est pas comme dans un concert où t’es là à dire : ‘Faites du bruit !’ Ça fait une grande différence. »

Le RC a donc fait de plus en plus de bruit, à l’image de son public. Si bien qu’en plus de son succès croissant, son développement l’est tout autant. Que ce soit des salles qui grandissent à chaque édition (Cabaret Sauvage pour la dixième session) ou dans la réalisation, le RC se renouvelle sans cesse. Lorsqu’on confie à Dony S que le RC fait des efforts sur la réalisation que même les Américains ne font pas dans leurs ligues, le baws nous explique : « La personne que j’étais il y a cinq ans, et la personne que je suis aujourd’hui n’ont plus rien à voir. Aujourd’hui, je me vois plus comme un producteur que comme un animateur. Et je vais aussi produire de nouveaux shows et c’est pour ça que la qualité a vraiment augmenté, parce que c’est super important. Mais le King of the Dot au Canada a de l’image de super qualité. Steve Lejeune nous a vachement aidé aussi. D’édition en édition, on a cherché à amener quelque chose de mieux en terme de qualité d’image, de qualité de son. Le trailer qu’on a sorti, on a fait un vrai travail dessus. Ça peut paraître normal mais dans le rap, on fait malheureusement toujours un peu tout à l’arrache. »

 

Deuxième partie à découvrir demain.

Eymeric Macouillard
A un nom de famille à faire mourir de jalousie Seth Gueko. Adepte des plus folles envolées lyriques. Bordeaux.
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