Médine : « À 32 ans, ma carrière commence »

jeudi 10 septembre 2015, par Vick Csomporow. Photos : Koria. Co-auteurs : Olivier Cheravola, Gaspard Goigoux.

« Le grand écart, c’est pour Van Damme », clame Médine dans son morceau « MC Soraal ». Pourtant, le rappeur havrais s’est retrouvé lui même plus d’une fois dans des situations mettant en péril l’élasticité de ses adducteurs. Avec son sens de la formule proche de l’oxymore et ses prises de positions, celui qui s’annonce comme « un religieux avec le sens de l’entertainment » a beaucoup à dire. Nous sommes allés à sa rencontre, sur la route du Démineur Tour.

Une fin d’après-midi de septembre. Un parking désert sous un soleil d’été indien. Planté au beau milieu, un semi-remorque débarrassé de son toit. À l’intérieur, quatre gaillards en t-shirts noirs s’affairent à éventrer des cartons à tour de bras. Soudain, une Volkswagen immatriculée en Suisse débarque sur le parking en crachant du rap.

Non, nous ne sommes pas au Nouveau Mexique et il ne s’agit pas du pitch du prochain Breaking Bad, mais du décorum qui accueillera l’escale ligérienne, à Saint-Etienne, du « Démineur Tour ». Le seul deal qui aura lieu ce soir sera pour les spectateurs qui repartiront avec du merchandising une fois les cartons vidés. Quant à la voiture suisse… « C’est des fans. Ils nous suivent sur plusieurs dates à chaque tournée depuis toujours », nous explique Rémy, le manager de Din Records, en finissant l’installation.

Dur de ne pas penser à Dieudonné et sa tournée en bus. Volonté de changer de circuit de diffusion ? Retour de flammes pour Médine suite à sa polémique post-Charlie ? Les quarante-cinq minutes passées à attendre Médine auront le mérite de nous faire nous interroger sur le personnage. On en profite pour tâter le terrain. « Autant le dire, on est à perte », confie Rémy. Il nous détaille comment la tournée a pris forme. Un ami propriétaire du camion qui fait office de chauffeur. 50 à 60 spectateurs maximum. Un show d’une heure suivie à chaque fois d’une rencontre entre les fans et l’artiste. Dur de faire mieux en terme de proximité de public. « On a eu aucun souci avec la mairie », nous affirme Florian d’Urban Conception, l’asso qui assure le relais entre la municipalité et Din Records. Une opération à flux tendu pour le label, débarrassé avec soulagement de toute relation contractuelle avec Because Music.

On est peu étonnés de la démarche quand on sait de Médine qu’il affectionne le débat et la confrontation d’idées. Et quand il déboule, accompagné par le boxeur stéphanois Rachid El Hadak, on est presque surpris de cette mise en abîme évidente de son parcours. Boxer avec les mots. Finir acculé dans les cordes. Encaisser. Temporiser. Celui qui endossait un sweat Mohamed Ali au début de sa carrière s’adresse à nous, la lèvre légèrement tuméfiée. « L’entrainement a duré plus longtemps que prévu », lâche le rappeur après avoir salué chaleureusement le petit monde qui commence à s’amasser. Entre confessions et zones d’ombres, voilà notre entrevue shadow boxing, trois ans après notre dernière entretien, avec celui qui se présente comme « un démineur qu’on prend pour un poseur de bombes ».

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SURL : Je voulais revenir sur l’histoire du Démineur Tour. Un camion d’à peu près 50 places, une tournée française. D’où t’est venue l’idée ? Quel est le symbole ?

Médine : Au début c’est juste un kif, voire une espèce de boutade sur le tournage d’un clip. On a tourné le clip « Reboot » au mois de mai, on était dans le semi-remorque à l’arrière, on a balancé du son, on a tourné une scène. Il y’avait toute l’équipe de Din Records et on s’est dit : « Putain, ça tuerait de partir en tournée avec ce genre de bordel, t’embarques tout le monde dedans, un truc bien gangsta, bien rock pour le coup. Tu décapotes le camion et tu balances à toute patate ton son. Ouais, ça nous plairait de faire ça. » Puis trois mois plus tard, on a mis le projet sur pieds. On s’est vraiment pris au sérieux, c’est l’avantage d’être en indépendant : ça va très vite quand t’as une nouvelle idée.

Dans une vieille interview, pour Radikal je crois, vous disiez « que vous ne vouliez jamais devenir une succursale de major ». Est-ce que ce finir en indépendance ce n’était pas, dès le départ, le but avoué ?

Non pas vraiment. Parce qu’en ayant un contrat de licence, un contrat d’artiste, on a toujours été dans le mode indépendant. On a jamais été aspiré, ce n’était que contractuel, que de la paperasse selon moi. Dans la méthode de travail on a toujours eu un chef de projet chez Din Records. J’ai toujours eu deux chefs de projet, j’ai toujours eux deux directeurs artistiques. En travaillant avec Because Music, jamais je ne me suis coupé de l’un ou de l’autre pour choisir un modèle. Mon ADN, mon code génétique, c’est celui de l’indépendance et je ne peux pas l’abandonner. Même en signant un contrat, même dans notre façon de travailler. Because savait déjà qu’on avait un modèle qui était très proche des structures indépendantes et qu’il allait falloir composer avec. C’est d’ailleurs ce qui a fini par pêcher sur le long terme, où notre méthode et notre proactivité les ont mis en face de leurs propres lacunes, à savoir la réunionite. Faire des centaines et des centaines de réunions pour faire émerger un projet… Quand t’es en indé et que t’as une idée – la preuve en est avec cette tournée Démineur – tu peux la mettre sur pied toi-même. C’est moi qui est constitué le dossier pour le camion, c’est moi-même qui ai été démarcher certains partenaires. Parce qu’on croit tous au projet, on a la même émulation, et on ne fonctionne pas en accro. C’est pas « oui il faut que je fasse attention aux intérêts que j’ai avec d’autres artistes sur certains partenariats parce que Médine pourrait mettre en péril ce partenariat là ». Dès qu’on a l’idée, on fonce. On était un peu en mode cheval de Troie chez Because : on est rentrés dans le système, on a regardé comment ça fonctionnait sans avoir l’idée de retourner en indé. On s’est juste dit que peut-être on terminerait notre carrière comme ça. Mais au final, on s’est rendu compte que nous étions plus proactifs que les maisons de disques, donc naturellement, on s’est désolidarisés.

L’album surprise, la tournée derrière en camion, c’est-à-dire du coup revenir avec des jauges plus petites et un circuit de diffusion différent : vous n’aviez pas peur que le public le perçoive comme un échec, « par défaut » ?

Je ne pense que ça peut être perçu comme ça. Maintenant moi je pourrais très bien continuer à remplir mes salles de musiques actuelles, j’ai cette capacité la.

C’est donc un choix ?

C’est clairement un choix. Je fais partie de ces artistes qui, même si je n’ai pas beaucoup d’actualités, que je ne sors pas des albums tous les 8 ou 10 mois comme certains le font aujourd’hui, arrivent à remplir des salles, à fédérer autour d’un discours. C’est ce qui fait la particularité du label Din Records : on a une base fan qui nous suit depuis un certain temps et on peut se permettre de mettre en place des tournées. Là c’est clairement un choix qui va au-delà du rap et de ses frontières, c’est un choix qui va sur le terrain de l’engagement parce que j’estime qu’on est dans une époque où la proximité est encore plus que nécessaire. Tout est virtualisé, tout est informatisé, chiffré, quantifié, courbisé et il faut revenir à ce qui a fait l’essence de cette musique, à savoir une parole populaire qui est née dans la rue. Et amener un camion dans la rue, se poser sur un parking, sortir de la salle.

Je pense aussi à Brav qui fait des concerts en appartement. Ça donne l’impression que vous êtes dans la démarche de trouver un autre circuit de diffusion.

On travaille ni par dépit sur cette tournée, ni par opposition. C’est simplement dans l’innovation. On s’est demandé ce qu’on pouvait faire. On a rempli l’Olympia, on a fait des belles tournées, on a fait de beaux festivals… Qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui pour marquer notre retour à l’indépendance ? Et notre retour en indépendance, c’est sortir un projet, bim. Sans effet d’annonce déjà, pour commencer, en arrêtant de dire « mon projet arrive avec 80 jours de promo, single zéro, single un, single deux ». Ça me cassait les couilles, clairement. Moi ce qui m’intéressai, c’est de donner de la musique aux gens sur le moment, comment je la ressens à ce moment là. À l’instant T.

T’as l’impression d’avoir un vrai feedback, du coup. Quand tu bosses un moment sur un album, il est peut-être limite derrière toi quand tu le sors. Tu cherches cette relation à flux tendu avec le public ?

Clairement, et c’est ce qui est plus stimulant encore. On est dans la proactivité, tu enregistres un morceau, tu le donne quelques jours après. Là, mon projet Démineur, je l’ai bouclé et deux semaines plus tard il était sur le net avec une couverture qu’on a plus ou moins bidouillée. Voilà. On ne voulait pas trop faire de calcul, l’important c’est que la musique soit offerte. Après peu importe les retours, on verra. On avait surtout envie de fournir de la musique, avant tout. C’est pareil avec le Démineur Tour, on voulait la montrer sur scène cette musique, ce projet, de façon instantanée, de façon pure, et de revenir à une démarche originelle : être dans la rue et sortir de la musique actuelle.

 

« J’ai toujours été politiquement plus efficace que le discours d’un élu local »

 

Justement, tu as rédigé une note d’intention sur le site de Din Records où tu expliques le concept de ta tournée. « Mieux qu’un plan anti-djihad, meilleur qu’une charte de la laïcité dans les halls d’immeubles, bien plus utile qu’une association antiraciste gouvernementale, le camion concert du Démineur Tour. » Tu te places au même niveau que le gouvernement.

Oui, pour moi j’ai toujours été politiquement plus efficace que le discours d’un élu local qui voudrait lutter contre le radicalisme ou contre la montée de telle ou telle violence urbaine, etc. J’ai toujours été plus efficace, je l’assume, je le revendique, et même je le market auprès de ces interlocuteurs-là. Les gars, vos chartes de la laïcité dans les halls, elles ne servent qu’à être brûlées au briquet par les mecs qui y roulent leurs bédos. Elles ne servent qu’à ça. Par contre, un discours d’un mec qui vit dans ces mêmes lieux-là, qui comprend, qui respire, qui transpire sa précarité et qui la côtoie peut avoir beaucoup plus d’impact que ce que vous êtes en train de faire. Et en musique. Parce que déjà, la musique brise les barrières, elle les dépasse. En plus de ça, si elle est agrémentée d’un discours qui tend vers l’émancipation, elle ne pourra qu’avoir un impact plus important que ce qu’un politique peu amener comme réformes électoralistes. Alors qu’en réalité, il pense à son propre mandat.

Tout à l’heure tu disais que tu n’étais par forcément en opposition. Là, avec cette phrase, tu l’es. Tu ne penses pas que ton discours, ton action, peuvent être complémentaires avec la volonté de certains gouvernants qui peuvent amener quelque chose, à l’heure du « vivre ensemble » ? Deux discours qui pourraient conduire à quelque chose de plus unifiant ?

En fait, il n’y a pas d’oppositions quand je dis « mieux », c’est de la surmotivation, je me galvanise moi-même. Je mets face à leurs responsabilités les gens que je prends pour comparaison. « Mieux que ceci, mieux que cela. » Nous pouvons nous-mêmes, en nous autodéterminant, amener quelque chose de meilleur. Parce que moi, dans mon petit statut d’artiste du monde culturel, je ne crois plus en ce monde politique, pyramidal, qui te donne à manger d’en haut. Et puis toi tu finis par ouvrir la bouche, tout en bas de la pyramide. Ce monde qui réfléchit, qui pense améliorer tes conditions de vie. En réalité, je ne crois plus en ce monde-là. Mais je ne fais pas que lui tirer dessus, sur ce monde politique, je continue à voir et à mesurer les rapports de force qui existent. Toute la complexité du monde politique et de son échiquier, je continue à avoir conscience de ça mais je n’y crois plus. Et je ne fais pas que tirer, je me mets en action. C’est comme dans le rap français : certains essaient d’opposer les gens et de dire « oui mais toi, en réalité t’es en train de tirer sur le rap gangsta, le rap apologiste ». Moi je ne tire sur personne, je vise des idées en proposant d’autres idées, pas en étant dans l’immobilisme en disant « c’est de la merde ce qu’ils font, tout ce qu’ils racontent c’est de la merde ». Non, je propose de nouvelles idées.

Dans la note d’intention, tu parles du « Medef de la peur, des taxidermistes de l’imaginaire, des gargouilles de la République ». Qui sont ces gens pour toi ?

Ce sont ceux qui cristallisent toutes les peurs des Français aujourd’hui et qui en font leur propre fond de commerce. Je parle d’Alain Finkielkraut, par exemple, qui racialise de plus en plus les débats.

C’est quelqu’un que tu peux viser dans tes propos.

Oui clairement. Pour moi ce ne sont pas des politiques ces gens-là, ce sont des philosophes autoproclamés, des académiciens, des intellectuels, des éditorialistes, des gens qui influencent le politique. Je les nomme et les vise directement, parce que je crois très sincèrement qu’ils sont contre-productifs justement, qu’ils ont intellectualisé l’essentialisme, le fait de classifier les gens. Ils soufflent et chuchotent à l’oreille des politiques. Comment on peut continuer à trouver audible un mec comme Alain Finkielkraut, avec le peu de self-control qu’il a et le nombre de bêtises qu’il a racontées. Caroline Fourest qui ment en direct à la télévision et dans plusieurs déclarations… Il y a une pile de ses mensongnes dans le bouquin de Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires. La « Sérial-menteuse »,comme il a nommé le chapitre. Comment continue-t-elle à chuchoter à l’oreille de certains politiques aujourd’hui qui prennent des décisions avec ce discours-là ? Voilà, ça fait partie des gens que je nomme et que je vise clairement parce que je pense que sur plan de l’intégrité, de la moralité, ils sont disqualifiants.

Justement par rapport à Pascal Boniface, est-ce que vous vous êtes rabibochés ?

Malheureusement, à mon grand regret, on ne s’est toujours pas rabibochés.

Que s’est-il passé ?

On s’est fâchés parce que j’étais allé à la conférence de Kémi Séba à la Main d’Or. Il s’est fâché de ça, car il pense que j’aurais dû le prévenir avant. Il m’a donné raison sur le plan intellectuel quand je lui ai expliqué que me démarche était étudiante, que j’étais dans une démarche de connaissance, de savoir des différents courants et que c’était totalement mon droit. Intellectuellement il m’a donné raison. Sur son plan politique, sur ses propres enjeux, il a trouvé bon de se désolidariser. Moi je suis un mec de la rue et quand tu te désolidarises de moi comme ça publiquement, ça veut dire que tu me désavoues quelque part. Si tu me désavoues, t’attends pas à ce qu’on puisque continuer à parler tranquillement ensemble comme si de rien n’était. Non, prends mes patins ou ne les prends pas.

Je voulais revenir sur le clip « Reboot ». On a l’impression clairement que tu places Caroline Fourest, Fréderic Haziza, Marion Maréchal-Le Pen, Zemmour, Finkielkraut et Soral sur le même pied d’égalité. Certains d’entre eux, tu les karchérises. Est-ce que tu n’as pas l’impression de faire toi aussi un amalgame ?

Oui, je pense que ces personnalités sont plus nuancées que ça. En réalité il y a chez certains, chez certaines, une véritable volonté d’amener de la nuance dans le débat. Malheureusement, leur point commun, leur dénominateur, ce pourquoi je les karchérise tous, c’est qu’ils polluent le débat public en se rendant tout le temps accessible sur tous les sujets. Ils se prononcent sur tout un tas de sujet : l’islam, la laïcité, la France, les banlieues, la culture française, l’identité française, etc. En se rendant spécialistes eux-mêmes de tous ces sujets-là, parce qu’ils sont philosophes, intellectuels… Déjà ça, encore une fois, c’est une création française. « Intellectuel » : tu vas en Angleterre, tu demandes à la Reine d’Angleterre « trouvez-moi un intellectuel », elle va te dire « il n’y a pas d’intellectuels ici ». Il y a des historiens, des mathématiciens, des géopolitologues mais il n’y a pas d’intellectuels qui s’expriment sur tout et n’importe quoi. Référence à Pascal Boniface, encore une fois. Même si on est fâchés, je le cite là pour le coup. Ces gens qui se permettent de devenir des analystes de tous les sujets polluent le débat, parce qu’en plus ils mettent là dedans une espèce de populisme. D’Alain Soral à Caroline Fourest, en réalité la distance est très courte.

 

« Je ne crois plus en ce monde politique, pyramidal, qui te donne à manger d’en haut »

 

Est-ce que toi tu as l’impression de faire preuve de nuance ? Avec l’image, tu sais qu’en tant que rappeur engagé avec une certaine frange de la jeunesse qui te suit, tu va faire du mashup quelque chose de provoquant.

Bien sûr, c’est le jeu du rap

C’est clairement quelque chose que tu revendiques ?

C’est quelque chose que je revendique totalement. Et plus que ça le message qu’il fallait retenir de cet alignement d’images et de cette karchérisation, ce n’est pas d’amalgamer toutes ces personnes là. C’est de s’émanciper de leurs discours. Quand bien même tu serais sous l’influence d’Alain Soral et de toute sa blogosphère ou d’Alain Finkielkraut, en apparence à l’opposé, même si selon moi ils ont beaucoup de points communs. Et bien émancipe-toi de ça. Car cette image a été collée dans un quartier populaire par un jeune issu des quartiers populaires avec des frustrations, et sur lesquelles surfent toutes ces personnes qui ont été placardées. Au final, ce n’est qu’une représentation pour leur dire « émancipez-vous de leur discours ». Tu as le droit de les écouter, de les entendre, de les analyser mais au final, émancipe-toi en parce que ce n’est qu’en réalité de la polarisation. Toutes ces personnes sont dans la polarisation. « Tu es Charlie ou tu ne l’es pas, tu es ceci ou tu ne l’es pas, tu es complotiste ou tu es dans le système. » Bref. C’est cette maladie de la polarisation qui a été combattue par l’affichage de ces portraits

Pour rebondir sur l’idée de la provoc, en 2012 tu nous disais que la pierre angulaire de ton combat, c’était de faire reculer les préjugés sur ton discours. C’est toujours le cas aujourd’hui ?

Mon discours a toujours dérangé. Il a toujours crée du fantasme, joué sur l’imaginaire, c’est le but de la provocation. Toujours être dans la transgression. J’en ai un peu rien à foutre si t’as moins de préjugés ou pas sur mon discours, ce que je veux c’est qu’il « t’électrochoque ». Ce que je veux c’est provoquer quelque chose de violent dans l’émotion, dans l’intellect, dans la stimulation. Je veux provoquer ça, peu importe ce que ça va donner derrière. Du repli peut-être chez certains, des crises d’urticaires chez d’autres… Je vais peut-être en galvaniser certains. Mais au final, c’est ça faire du rap, c’est la subversivité. Pour moi « rap » est un pléonasme de « subversivité ». Tu dois être subversif dans les idées que tu proposes, même dans la forme que tu proposes, dans l’imagerie, dans les représentations avec lesquelles tu joues, c’est là que ça devient intéressant selon moi.

Comment éviter de tomber dans la posture ?

Ma méthode est celle-ci : je provoque et je ne fuis pas le débat derrière. Certains artistes provoquent et 99 % d’entre eux se cachent derrière, sous couvert de « c’était de l’art… pardon je m’excuse, je regrette, je n’aurais pas dû ». 99 % des artistes font ça.

D’où ta volonté d’aller à la rencontre des gens ?

Moi je provoque mais je ne fuis pas le débat. Je provoque que pour provoquer le débat, en réalité. La preuve : au lendemain de Charlie, peut-être une semaine avant, je sors le clip de « Don’t Laïk » qui fout la merde sur les réseaux, qui est vilipendé à droite, à gauche, tout le monde, consensus… « Le marketing du djihad a enfin son représentant » de Marianne en passant par des philosophes de mes couilles, comme Vincent Cespedes, qui essaient de se faire une carrière sur ma gueule.

Quand tu le sors, tu sais que tu va foutres la merde. Est-ce que tu prépares déjà ta réponse ?

Bien sûr. Mon discours est prêt même avant de provoquer. Ce morceau est un hymne à la laïcité, ce morceau exorcise la laïcité. J’ai visé droit dans la cible : Alain Finkielkraut, Caroline Fourest, Vincent Cespedes, Frédéric Haziza, tous ces gens-là, c’est eux que je visais et il n’y a qu’eux qui ont réagi.

Tu fais aussi des victimes collatérales.

C’est le risque, mais je le prends. Les victimes collatérales selon moi, tu les récupères en ne fuyant pas le débat derrière. C’est le courage artistique pour moi, je ne suis pas en train de ma galvaniser ou de me gonfler devant toi. Avoir du courage, être artiste responsable, avoir ce label-là. Contrairement à d’autres qui s’annoncent irresponsables. Avoir cette étiquette « artiste responsable », c’est de ne pas fuir le débat derrière. J’aurais voulu que Nekfeu s’exprime derrière le débat, après sa phase d’autodafé sur Charlie Hebdo. J’aurais voulu que Disiz s’exprime derrière.

 

« D’Alain Soral à Caroline Fourest, en réalité la distance est très courte »

 

On s’attendait à ce que certains rappeurs prennent la parole après les attentats de Charlie Hebdo et ils ne l’ont pas fait. Et vice-versa. Globalement, tu as trouvé que tout ça manquait de présence ?

Moi j’attends rien des rappeurs. Je n’attends plus rien des rappeurs malheureusement, et je te dis ça avec beaucoup de regrets. Il y a une époque où je t’aurais dit bien sûr, j’aurais aimé qu’untel dise ça, qu’untel fasse ça. Moi je n’attends plus rien des rappeurs. Sur aucun sujet aujourd’hui je peux dire que je m’inspire de la posture qu’un rappeur a pris, de la position d’un rappeur. Je ne peux même pas me raccorder à ça. Il faut que j’aille un peu dans le sport, dans la chanson française des années 80, à la limite dans le rap américain où il y a des gens qui prennent encore les patins et qui utilisent leur notoriété pour la mettre au service d’une cause noble, ou pour désamorcer un débat. C’est tout le concept de Démineur. Le démineur c’est le mec que tu voies de dos que tu pourrais confondre avec un poseur de bombes car il est en train de faire quelque chose de pas très clair. Il manipule des explosifs, de dos tu peux croire que c’est un poseur de bombes. En réalité quand tu t’approches, tu te rends compte qu’il est en train de se crever le cul tout seul à essayer de couper les bons fils pour ne pas que la bombe explose pour tout le monde. Ça, il y a peu de gens qui le font dans le rap français voire il n’y en a presque plus.

Tu te considères comme un fusible, en fait ?

Clairement. Je suis heureux aujourd’hui de voir que j’ai de l’influence sur l’Observatoire de la Laïcité par exemple, je sais qu’ils font partis de mes followers à cause du clip « Don’t Laïk », ou plutôt grâce. Je sais que sur iTélé on lance le débat devant Jean-Louis Bianco – président de l’Observatoire de la Laïcité, organe qui diffuse les idées dans les écoles aujourd’hui de ce qu’est la laïcité, de ce qu’elle doit être et de ce qu’elle doit représenter –  avec un extrait de mon clip, et j’en suis content. C’est dans ce sens-là que je pense que je suis utile. Derrière, je n’ai déserté aucun débat. Tel magasine, tel journaliste, telle émission de télé qui m’ont appelé(e)s, j’ai toujours été au rendez-vous, au péril de ma propre carrière, avec le risque qu’on me stigmatise et qu’on m’enferme dans une posture. Bien sûr j’y ai été avec un nœud dans les entrailles, je savais que ça allait être périlleux pour moi. Il y a des gens qui ne cherchent pas à nuancer le propos et qui veulent simplement avoir une incarnation, une commode sur laquelle taper là à l’instant T. Mais c’est ça le courage, c’est de ne pas refuser le combat et moi je ne le refuse pas.

Revenons un peu sur le rap. Au niveau de ton flow, tu as clairement pris un virage. On t’avait reproché d’avoir un flow un peu trop scolaire. Comment s’est passé tout ce processus, autant technique que dans la forme ? Qu’est-ce que tu as écouté, qu’est-ce qui a changé dans ton écriture ?

Mon DJ sur la tournée, qui s’appelle Van Peebs, écoute beaucoup de rap américain. Il m’a fait deux ou trois compils avec Ace Hood, ce genre de rap, Meek Mill, etc.

Tu disais que « Don’t Laïk » venait de Chief Keef.

Oui, voilà. Je me suis beaucoup inspiré et j’ai mangé ce genre de rap. J’ai appris à le connaitre, à le comprendre depuis son origine. Je me suis rendu compte qu’en réalité, je transpirais ce courant-là mais que je le refoulais depuis longtemps car je me voyais dans quelque chose d’un peu carriériste. Aujourd’hui quand tu as 32 ans et que t’as un discours engagé, tu finis toujours par aller dans une zone un peu confortable d’un rap un peu « slamisé », d’un rap un peu « acoustisé ». Ce n’est pas une mauvaise voie mais je me serais fait terriblement chier dans cette voie-là. On va dans des sonorités qui sont plus propres à la tension textuelle. En réalité, je transpire cette musique qu’est le trap, la drill. Je la transpire, j’aime beaucoup les infrabasses, tous ces trucs là, ça réveil quelque chose, beaucoup d’énergie. Et c’est, selon moi, une façon d’être actuel et de ne pas disparaître comme les dinosaures. Moi je ne suis pas un dinosaure, je n’ai pas vocation à disparaître. À 32 ans, ma carrière commence. Si on peut parler de carrière ; je parlerais plus de vocation. Ma vocation commence là : allier un discours engagé sur des sonorités très actuelles, c’est mon challenge.

Ce changement de flow te permet d’atteindre de nouvelles choses, mais au passage tu en délaisses d’autres, dans le sens où tu es obligé textuellement d’avoir un truc qui martèle, efficace. On perdrait presque cette notion de documentation. Est-ce que c’et un abandon volontaire ? Est-ce que cela ne concerne que ce projet-là et que tu y reviendras à l’avenir ?

C’est très pertinent ce que tu dis mais c’est pas totalement vrai, dans le sens où la documentation est toujours présente, elle transparaît moins. C’est moins référencé, c’est une véritable volonté. Beaucoup référencer, ça fait le mec qui n’a pas trop de culture. C’est comme la confiture, il l’étale. Pour moi au final, le trap sauve le rap, ça je le dis et je l’ai dit à d’autres confrères. Ça sauve le rap dans le sens où c’est un espèce d’entonnoir, le trap, c’est un filtre qui, syllabiquement parlant, t’obliges à être beaucoup plus laconique. Ça doit synthétiser tes idées. L’intelligence pour moi, c’est celui qui aujourd’hui à l’esprit de synthèse, qui arrive à synthétiser un concept pompeux, galère à lire dans un bouquin et qu’il arrive à le faire comprendre en une seule phrase. « Dieu est mort selon Nietzsche, Nietzsche est mort selon Dieu. » C’est un concept qui est à la fois polémique, à la fois laconique et c’est une punchline. Globalement, c’est vrai qu’il y a moins de références, mais les références sont distillées selon moi beaucoup plus intelligemment pour ne pas rendre l’écoute poussive et que ça soit confortable. Et surtout raccord avec les sonorités actuelles.

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