Empire : Blaxploitation 2.0 ?

mardi 28 avril 2015, par Antoine Laurent.

« I liked you better when you was a thug », assène Cookie Lyon à son ex-mari Lucious dans la série américaine Empire, petite dernière de la Fox. « Je te préférais en gangster. » Des gangsters, c’est souvent ce que l’on nous sert à la télévision lorsqu’il s’agit de personnages noirs. En portrayant le succès du magnat du hip-hop Lucious Lyon, Empire aurait-elle fait un pas vers le progrès ? Les séries d’aujourd’hui sont-elles capables de dépeindre autre chose que des personnages caricaturés – voire dégradants – lorsqu’il s’agit de noirs ?

Oui. Force est de constater, surtout outre-Atlantique, qu’elles font de gros efforts en terme de représentation de la communauté. Des personnalités de l’ombre telles que la surpuissante productrice américaine Shonda Rhimes réussissent à imposer sur le devant de la scène des séries à la trame innovante, et aux personnages à la personnalité flamboyante dans des rôles jusqu’alors trop souvent réservés aux blancs : Kerry Washington dans la peau de la communicante de la Maison Blanche (Scandal) ou Annalise Ketting en avocate brillante (How To Get Away With Murder), par exemple. Bossant main dans la main avec ABC, les deux sont aujourd’hui concurrencées par d’autres chaînes qui n’avaient jusqu’ici pas manifesté un réel désir d’innovation dans la représentation des cultures et des communautés. C’est donc en début d’année qu’Empire a fait une entrée dans le game. Malheureusement, elle nous a surtout rappelé les faiblesses de la représentation des noirs à la télévision et le vrai travail à mener pour qu’elle devienne réellement satisfaisante.

Blaxploitation 2.0

Avec Empire, on est à fond dans un revival de la Blaxploitation : ce genre cinématographique des années 70 qui consacrait toute sa production culturelle à la valorisation de la population noire en leur attribuant les premiers rôles et en défendant passionnément leur culture face à celle des blancs. On peut donc applaudir la dynamique actuelle des scénaristes américains qui consiste à mettre en forme une sorte de Blaxploitation 2.0, à base de success stories épatantes, qui prêtent au rêve et à l’admiration du vieil american dream. Ils font même une vraie update intelligente de la Blaxploitation, qui ne produisait souvent que des parodies noires de films blancs (Blacula, Blackeinstein…) ou autres films d’action ne remplissant le vide de représentation à l’écran de la communauté noire-américaine que de façon outrancière. Dans Empire, la trame est plus originale. Etant donné le peu de productions télévisuelles sur l’industrie du hip-hop et même de la musique, Empire cherche à marquer son territoire sur des bases vierges.

Le personnage principal est donc Lucious Lyon et son parcours ressemble à celui de beaucoup de têtes connues du rap game : élevé dans la misère et s’étant construit à travers l’errance et la délinquance, tout en nourrissant en parallèle un rêve d’être rappeur. Des années plus tard, il y est parvenu et s’assoit maintenant sur un monstrueux paquet de fric provenant de diverses activités : maison de disque, boîte de nuit, marque de streetwear… Empire s’attache à narrer les conflits internes propres au monde du hip-hop, et notamment les passions qui déchirent la famille Lyon. C’est bien connu, le mythe du self-made man noir parti de rien qui finit par devancer l’establishment blanc est particulièrement fort dans l’imaginaire du hip-hop. Et un thème chéri par les réalisateurs de la Blaxploitation.

Empire le met en scène avec tout le faste et le bling attendus. Son co-créateur, Danny Strong, revendique une trame classique à la Shakespeare, et une influence des soap-opéra des années 80 narrant le quotidien des riches et fascinantes familles WASP. Il s’agit, pour lui, “d’une bataille pour un empire du hip-hop, sous la forme d’un soap opera comme Dynasty ou Dallas, avec des acteurs qui se trouvent être afro-américains, parcequ’il s’agit du monde du hip-hop”.

On a donc une galerie variée de personnages exubérants et décomplexés, dont certains méritent l’analyse. Cookie, la mère de famille, vient de purger 17 ans de taule à la place de son mari. Lorsqu’à sa sortie elle réalise que son entreprise et sa famille ne l’on pas attendue pour monter en puissance, elle débarque avec un fracas et une exubérance jubilatoires. La star Taraji P. Henson met tout le monde d’accord, et son slang de ratchet est un vrai plaisir à l’oreille. Dans Empire, la femme noire est féroce, elle prend toute la place, elle s’impose et tient tête, elle est sexy et a de l’humour. Jamal, de son côté, est un personnage tout aussi intéressant : benjamin de Lucious Lyon, il est homosexuel dans un milieu où l’homophobie semble faire partie des codes sociaux. Une scène plutôt chaude de baiser avec son compagnon a été diffusée en prime time, un vrai risque pris par la Fox et fièrement revendiqué par Lee Daniels, le second créateur. « C’est les droits civils d’aujourd’hui, et nous ne devons pas nous retenir. » Malgré des audiences qui auraient prétendument chuté suite à cela, le show compte bien contribuer à l’avancée dans la représentation télévisuelle des sexualités.

« Ignorant negroes are simply funny to watch »

Malheureusement, Empire a aussi hérité de ce qui a rapidement conduit la Blaxploitation à l’essoufflement : l’outrance, la caricature et une certaine faiblesse du scénario et des dialogues.


Petite parodie des familles

Car pour honorer comme il se doit la communauté noire – et toutes celles habituellement lésées dans les productions culturelles -, la stratégie qui consiste à forcer les traits de caractère des personnages jusqu’à l’outrance n’est pas vraiment pertinente. Facile de capter que le personnage de Cookie reprend allégrement le stéréotype de la drama queen noire, clinquante et tonitruante, qui écrase tout sur son passage, y compris ses proches. Lucious, quant à lui, prend plaisir à asseoir son pouvoir de manière totalitaire voire criminelle, et participe largement au climat d’homophobie puante qui plane autour de Jamal. Et voilà le second problème. Le show laisse entendre que l’homosexualité est un mal qui bouffe largement la communauté noire et le rap game. Plus largement, avec ses personnages à la morale très contestable voire inexistante, et à la soif de pouvoir sans limite, Empire tend à faire croire que ces problèmes inhérents à la société se retrouvent tous concentrés dans la communauté noire. De quoi la discréditer encore plus, en écorchant au passage l’image du hip-hop.

Empire n’a pas été créée pour plaire aux noirs (meme si je suis sûr qu’elle a des fans noirs). Au contraire, elle vend une image de la communauté noire à un public majoritairement blanc qui a longtemps été nourri aux messages stéréotypés sur la communauté noire… Comme des animaux au zoo, le monde adore nous observer, nous les noirs, sous notre angle le plus misérable, parce que les nègres débiles sont tout simplement amusants à regarder.

empire-8

Voilà la virulence avec laquelle l’écrivain et économiste Dr Boyce Watkins défend cette position. Une analyse qu’on pourrait bien transposer 30 ans en arrière pour l’appliquer à la Blaxploitation, finalement. En effet, détail important : la plupart des réalisateurs et producteurs à la tête du mouvement étaient… blancs. On peut du coup se demander si cette tendance n’était pas créée de toute pièce par l’establishment lui-même, afin de céder à une demande pressante de la communauté afro-américaine. D’où le grotesque des scénarios, l’outrance des personnages et des situations, et l’arrière-goût évident de bâclé qu’on sent dans la plupart des œuvres. Pas sûr qu’elles aient vraiment aidé la cause noire. Et en marchant dans ses pas, Empire est mal parti pour inverser la tendance.

Plus globalement, les extrêmes sont dangereux pour la représentation des communautés, et lassent le public. Les noirs aussi devraient avoir droit à leur galerie de personnages ni bons ni mauvais, reflétant notre normalité à tous, voire même notre médiocrité. Mais les scénaristes considèrent que c’est insuffisant pour attirer les spectateurs. Et c’est par exemple vrai que The Wire, vénéré par bon nombre, n’était pas lors de sa diffusion un réel succès commercial.

Black-ish ?

C’est pour bouger les choses qu’interviennent des shows comme ceux produits par la surpruissante productrice américaine Shonda Rhimes. Elle fait se côtoyer noirs et blancs sans problème, met en valeur des positions et rapports de force égalitaires, ce qui élude tout problème social et racial. « La clé du succès de Shonda Rhimes, c’est de créer des shows diversifiés qui n’aliènent aucune communauté, afin que tout le monde puisse regarder et s’y reconnaître », affirme Darnell Hunt, directeur du centre d’études afro-américaines de l’université de UCLA.

Ce modèle fédérateur est bien défendu par Black-ish, diffusé sur ABC et qui dépeint une famille afro-américaine de la classe moyenne supérieure, successfull sans être bling bling, et plutôt bien intégrés dans leur Wisteria Lane. Elle fait partie de ces séries où l’on accorde aux afro-américains ce privilège de normalité et d’intégration réussie. Black-ish signifie « à peu près black » et floute les frontières entre les cultures et les communautés. Laurence Fishburne, un des acteurs, défend cette démarche avec légèreté : « The world has been blackish since the jazz age » – le monde est « à peu près noir » depuis le jazz. De son point de vue, la rencontre des deux cultures s’est faite de manière smooth et il semble dire que le sujet mérite à peine qu’on s’y attarde. Bien tenté, mais forcément très contestable. En effet, au regard de l’actualité mouvementée en Amérique, difficile d’agréer pleinement à cette vision naïve de fusion pacifique des cultures. Une partie de l’intrigue de Black-ish se base d’ailleurs sur le fait que l’intégration de la famille Johnson ne s’est pas accomplie sans petits renoncements douloureux. Andre, père de famille et enfant du ghetto, se plaint de l’aspect pervers de cette intégration réussie : la déformation voire la disparition des spécificités riches et authentiques de sa culture africaine, qu’il observe notamment dans l’éducation de ses enfants.

Last but not least : la multiplication des shows accordant aux noirs une place digne, phénomène auquel a beaucoup participé Shonda Rhimes, cache une nouvelle scission dont peu parlent. Ces personnages noirs qui squattent le petit écran et à qui tout réussit sont bien souvent lightskin. Quid des peaux d’ébènes ? On a malheureusement l’impression que plus la teinte est claire, plus l’intégration au système est assurée. Black ok, mais édulcoré.

Si on a mis autant de temps et d’énergie à se battre pour leur représentation, si possible en termes positifs, il reste donc encore beaucoup à faire pour que la communauté dans son intégralité soit honorée de manière satisfaisante dans les productions culturelles. De son côté, Empire espère au fond que sa voix participe au progrès. Elle a la chance d’avoir un background passionnant et une trame originale. Ne reste plus qu’à sortir du piège d’une Blaxploitation 2.0, et enfin étoffer, tempérer, offrir une vraie profondeur aux personnages et aux situations.

 

Auteur : Camille Perez

Antoine Laurent
Coach-joueur depuis le jour un. Bougnat véritable. Paris.
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