Fixpen Sill, l’art de faire du neuf avec du vieux

jeudi 10 mars 2016, par Yassine Ghanimi. .

Le duo Fixpen Sill a signé son retour aux affaires avec Edelweiss, son second album, disponible depuis le 5 février. Adeptes des flows percutants et des productions hauts de gamme, les deux nantais prouvent qu’ils ont de quoi s’imposer comme une valeur sûre de leur génération. Avec des invités tels que 20syl ou Nekfeu, Edelweiss communique une rage de vaincre transmise avec un amour certain pour la langue de Molière. Et si Vidji et Keroué venaient de signer l’un des albums surprises du rap français en 2016 ?

Ne pas se fier aux apparences : si au premier abord leur nom porte à croire qu’il s’agit d’un crew anglophone, Fixpen Sill porte bel et bien l’oriflamme du rap français. Formé en 2009, le duo nantais composé de Keroué (MC) et Vidji Stratega (MC/beatmaker) n’en est pas à son premier fait d’armes. On a pu les découvrir comme membres de l’excellent combo 5 Majeur (avec Nekfeu, Heskis et Hunam) ou sur différentes scènes de France. De quoi leur coller une solide réputation de brûleurs de micros et aiguiser chez eux l’envie de se tailler une place durable sur la scène rap hexagonale. Et pour arriver à ses fins, le groupe n’a pas lésiné pas sur les heures passées en studio. Après avoir lancé un premier LP Le sens de la formule (2011) téléchargé plus de 30 000 fois, Vidgi et Keroué ont sorti un album (Variation, 2013) et un maxi 4 titres (On verra plus tard, 2014) qui leur ont permis de se forger une fan base solide.

« 5 ANS DE RAP, 20 ANS DE VACANCES PARTIELLES »

Depuis, le duo a cherché à peaufiner son style : s’il a pris l’habitude de boxer avec les mots en privilégiant la technique et la performance, les 15 tracks du nouvel opus montrent que les deux bonhommes peuvent aussi changer leur fusil d’épaule, en laissant place à un débit plus lent, au profit d’une écriture empreinte d’une rage positive et de métaphores lancées sur des productions éclectiques. « Edelweiss« , le titre éponyme de l’opus, traduit le mieux l’état d’esprit qui les animent. On apprend qu’il s’agit « d’une fleur » qui « aussi fébrile qu’elle puisse paraître, est l’un des êtres les plus robustes que la terre n’ai jamais porté ». Une manière subtile de faire comprendre qu’il faudra compter sur eux, sans pour autant griller les étapes. Conscients que « la route est longue », ils misent sur l’endurance pour suivre le peloton, plutôt que de se risquer à l’impatience d’une échappée qui provoquerait au mieux la panne, ou pire l’oubli. Et pour suivre la cadence imposée, le duo ne s’accorde que peu de répit : « 5 ans de rap, 20 ans de vacances partielles » résume cette ascension vers « les sommets » qui en a fait chuter plus d’un(e). Mais si l’edelweiss « n’est pas la fleur des fous, ni la fleur des sages », elle n’en reste pas moins « la fleur des princes, des conquérants » : le groupe sait qu’il « n’a pas l’choix » (Edelweiss) s’il veut atteindre la ligne d’arrivée. C’est « quitte ou double » qu’il joue avec ses propres atouts.

Parmi eux, on trouve un dénominateur commun à d’autres rappeurs de leur génération : une volonté de passerelle entre l’ancien et le nouveau. Le hip-hop est une passion dévorante « qui raisonne encore si fort dans leur tête » (Focus) qu’ils aspirent à la vivre en évitant « tout les risques et les casse-tête ». L’idéal qui les anime ? « Ramener l’essence même de c’rap, loin des Range Rovers » (Mauvais Oeil) : quoi de plus logique pour des kickeurs qui baignent depuis leur adolescence sur « du Wu-Tang ou du vieux Mobb Deep ». Ce qui leur permet de pouvoir rapper, avec la même ténacité, sur un large éventail de beats. Le morceau « Edelweiss », qui vogue entre boom bap et mélodies plus modernes, incarne ce désir de faire du neuf en s’inspirant de l’héritage légué par les aînés. L’influence de Triptik ou de l’école Time Bomb ressort d’ailleurs assez nettement, à l’image de « Casse-tête » (signé Meyso) ou de l’explicite « Mauvais Oeil ». De même que les boucles jazzy de « Prime sans risque » (feat Heskis & Hunam) et de « Ma Fête » renvoient à l’école new-yorkaise, avec des producteurs tels que DJ Premier ou Pete Rock. La touche locale est quand à elle présente avec 20 Syl et Greem, venus prêter main forte sur le consistant « Comme J’Sens ». On notera enfin d’autres titres plus en phase avec l’air du temps, où des pulsations trap s’envolent sur l’efficace « L’Aquarium », le délirant « Hobo » ( exercice de style trollesque à ne pas prendre au premier degré) ou l’envoûtant « Après moi le déluge » aux côtés du prolifique Nekfeu.

L’ADULESCENCE DÉSENCHANTÉE

Des prods’ judicieusement choisies, des invités talentueux, de l’énergie à revendre. Fixpen Sill semble, à première vue, avoir trouvé la bonne formule pour pouvoir jouer un jour dans la cour des grands. Si textuellement parlant, un échelon a clairement été franchi vis-à-vis des précédents projets, on sent que la marge de progression reste encore grande pour les nantais. La spécificité de leurs flows, souvent techniques, oblige leur mode d’écriture à faire preuve d’une grande spontanéïté, ce qui peut être bon pour un maxi, mais plus hasardeux pour un album qui manque de lignes directrices. Comment, et spécifiquement dans le style de rap de Fixpen Sill, se soustraire à la surabondance technique et son interchangeabilité ? Qu’est-ce qui distingue Fixpen Sill du reste du peloton ? Sans doute les moments où Vidji et Keroué se livrent et font un pas de côté sur la technique. À l’image de cette fleur « solaire couleur de lune », le duo évoque sans détour sur un quotidien fait d’errances, de dégoûts et de contradictions, comme on le ferait devant un miroir. Il clame avec vigueur cette transition vers l’âge adulte, rendue difficile dans une société qui célèbre les vertus de la jeunesse, sans pour autant être apte à lui donner les clés de son émancipation. Une schizophrénie qui les font « agir comme des robots » quitte à rester « bloqué dans une réalité alternative » (Tel Quel) au prix d’une « bouteille dans la rue » (Hobo).

De même, ils constatent que ni le culte de l’apparence (« sache qu’on emporte rien dans sa tombe, donc dis moi à qui t’essaies d’plaire ? ») ni l’aliénation consumériste décrite dans « Objecteurs » (« acheter pour acheter, c’est but ») ne suffisent à combler la détresse humaine et spirituelle d’une « foule » qui est « tout sauf sentimentale », n’en déplaise à Souchon. Et si les pérégrinations nocturnes en « solitaire » de Nekfeu rejoignent leur quête de « lumière, loin de réverbères » (Après moi le déluge), une touche d’espoir subsiste malgré tout au bout du tunnel. Ils l’assurent : « leur monde préfabriqué s’affaissera vite » car, ajoutent-ils, « c’est toujours dans les pires moments que le meilleur refait surface » (L’Aquarium).

En somme, Fixpen Sill offre avec Edelweiss un album rafraîchissant, musicalement riche, avec des flows percutants et des élans de lucidité salvateurs. Et si le monde n’est pas « tout noir », rendez-vous est pris pour le repeindre « en bleu »… au moins le temps de concerts qui s’annoncent aussi vivants que leur foi envers le rap. Histoire de voir enfin percer cette fleur des neiges.

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