Scylla, un brise-glace au plat pays

lundi 9 décembre 2013, par Antoine Laurent.

A l’image d’autres artistes, il aurait aimé porter un masque dès le début de sa carrière. C’est trop tard, il le regrette. Ça lui aurait permis de parfaire son personnage, mais aussi d’établir une barrière physique entre l’homme et le rappeur. Mais voilà, c’est bien son visage qui incarne aujourd’hui l’une des forces du rap belge. Scylla, 32 ans, rimeur bruxellois, brise les carcans du genre dans son pays en exportant son débit lyrique râpeux au delà de ses frontières.

Il serait injuste de ne le voir que comme « rappeur belge ». Aujourd’hui, Scylla séduit l’ensemble du public francophone avec Abysses, son premier album solo, sorti en février dernier. Nous avons rendez-vous à la sortie d’une bouche de métro, à une centaine de mètres du lieu où il travaille à plein temps dans la gestion de projets. Il rentre tout juste d’une date au Poste à Galène, à Marseille. Les médias, il ne les démarche « presque jamais », il préfère « les laisser venir ». D’un sourire, il nous emmène casser la croute dans une petite chaîne de bouffe bio. Devant un bol de soupe, le Bruxellois nous entraine dans ses abîmes.

 

« Être fier de nos particularités aussi, sans tomber dans un nationalisme à la con »

 

Il pourrait vivre uniquement de son rap. Il a fait le choix de conserver un emploi et travaille dans la gestion de projet depuis trois ans. Diplômé d’un master en Sciences politiques et d’une étude complémentaire en Droit International, il a besoin de séparer son gagne pain de ses rimes. « L’artistique est une zone de liberté, l’une de mes rares zones de liberté avec la spiritualité. » C’est une zone dans laquelle il fait ses choix, sans contrainte. Une zone qui lui permet d’écrire chaque jour, de créer presque constamment, mais sans avoir à redouter d’éventuels délais fixés par une maison de disque. « A partir du moment où tu rentres dans une machine, un cadre, tu rentres dans la contrainte. Pour garder cette liberté, il ne faut pas que j’aie de chaînes financières par rapport à la musique. »

Il ne veut pas de contrat, d’enclos : « Je sais vers quelle voie je me dirigerai. Je veux avoir carte blanche. » Une carrière en indépendant, en somme, c’est quelque chose qu’il a dans un coin de sa tête. Scylla s’appuie sur les enseignements de l’histoire : les gens ne vivaient pas toujours bien de leur art au moment où il s’exerçaient, c’était souvent une activité complémentaire. La reconnaissance, c’est quelque chose de postérieur, voire de post-mortem. « Quand tu ne fais plus que de la musique, tu es enfermé dans ta bulle et tu te nourris plus des discussions, des problèmes des gens. J’ai besoin de me nourrir. »

Abysses, Thermocline, Immersion. Trois projets, trois raisons de retenir sa respiration pour plonger dans l’univers du bonhomme. « J’ai grandi en écoutant du rap belge et du rap français, mais plus de rap français. C’est normal, d’un point de vue quantitatif, il y en a beaucoup plus. Et puis j’étais un inconditionnel d’IAM, de la FF, d’Arsenik. C’est par la suite que je me suis mis à écouter davantage de rap belge, que j’ai découvert des mecs que je trouvais forts. » Notamment quatre d’entre eux avec qui il forme le groupe OPAK au début des années 2000. Deux albums plus tard, en 2004 et 2006, le collectif s’est fait un nom. Individuellement, ses membres aussi. C’est en 2009 que Scylla entame son bout de chemin en solo, qu’il commence à scruter les profondeurs, ses abysses à lui. Son rap introspectif séduit. Il nous explique ne pas trop aimer se confier, qu’il est bien plus à l’aise quand il le fait en musique.

 

« Ils nous prennent tous pour des gogols, donc pour percer faut des couilles grosses comme les boules de l’Atomium » – BX Vibes, 2009

 

Il y a beaucoup à savoir sur celui qui disait fièrement, il y a quelques années, vouloir porter le drapeau de sa ville quitte à se prendre le plus gros râteau de sa vie (« BX Vibes », 2009) : « J’suis qu’un Belge, j’devrais faire marrer leur fils / Limite ils me verraient bien en feat avec Manneken Pis », rappait-il alors sur ce même titre. « Avec le temps, je remarque que c’est dommage. C’était une sorte de cri identitaire, je viens d’un endroit peu représenté au niveau rapologique. Quand j’ai eu des sollicitations de labels français il y a quelques années, certains d’entre eux m’avaient dit : “T’es belge, c’est très bien, mais attends pour le dire.” J’ai grandi ici et je pense que l’on doit être fier de nos particularités aussi, sans tomber dans un nationalisme à la con. » Du coup, il a voulu taper du poing et l’a crié haut et fort.

Avec le temps et en voyant les réactions d’une partie du public belge à « BX Vibes », il comprend que les choses dérivent. Le morceau devient un symbole d’identité nationale et rap belge et rap français sont mis en concurrence par une partie de l’auditoire du plat pays : « Ce sont des guerres qui n’ont pas lieu d’être. Un artiste de rap francophone doit être reconnu comme tel, sans se soucier qu’il vienne de Belgique, de Suisse ou de France. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe en France. » Contrairement à ses craintes, alors qu’il pensait que le public français le « snoberait » en le fichant comme une vaste blague belge, il est simplement apprécié et reconnu comme un rappeur de talent. Il plait par son timbre de voix, sa technique et la sincérité de ses propos.

Pas question de lui parler de costume d’ambassadeur, de « numéro un » que l’opinion belge l’obligerait à enfiler. « Le concept même du numéro un n’existe pas. Il est purement subjectif, c’est un produit du système actuel compétitif. » Des places à prendre, il y en a énormément, mais pas besoin d’ambassadeur : « Tu fais du rap francophone et ça doit rentrer dans la culture sans qu’il y ait une zone géographique d’appartenance donnée. » Il n’est pas naïf au point d’oublier que de défendre sa ville, sa zone ou son quartier reste une constance historiquement indémontable dans le rap, il insiste sur la nuance : « Faut assumer d’où l’on vient sans lancer des chauvinismes à deux balles. »

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Scylla arrive finalement à jongler assez bien entre ses deux vies. Ses dates de tournée, il les cale sur ses congés. Une conception saine d’exercice de la discipline qui lui permet de nager avec sérénité dans une industrie à vagues. « Je veux pouvoir arrêter ce combat du jour au lendemain si je le veux. »

Antoine Laurent
Coach-joueur depuis le jour un. Bougnat véritable. Paris.
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