Pourquoi Travi$ Scott peut changer le jeu

jeudi 1 janvier 2015, par Antoine Laurent.

En cage, à l’ombre des regards. Caché du monde, un bronco attend son heure pendant que les montures stars se pavanent dans l’arène. Cette même arène qui lui est interdite, ou presque, depuis qu’il a intégré cette écurie de renom qui se nourrit et s’inspire pourtant de sa fougue. Mais le rodéo, c’est son truc : il ne vit que pour ça. Il cogne les barreaux de son enclos, s’enivre des quelques particules de poussières qui se faufilent jusqu’à ses nasaux et réalise qu’il ne peut plus attendre. Après deux années de patience à jalouser ses pairs, ce pur-sang texan veut en découdre par tous les moyens. Avec Days Before Rodeo, Travi$ Scott, muse de T.I. et de Kanye West, remet Houston au centre de la carte.

Un 18 août qui fera date. Quand DBR arrive sur la toile en fin de soirée, les Internets s’enflamment. Personne ne s’y attend, tout le monde prend une baffe : Young Thug, Peewee Longway, Migos, T.I., Rich Homie Quan ou encore Big Sean sur des productions de Wondagurl, Metro Boomin et DJ Dahi. Surtout, l’obscur Travi$ Scott en chef d’orchestre de cette brochette de premier choix. Des bangers à la pelle, entre le planant « Skyfall », l’énergisant « Sloppy Toppy » ou l’enivrant « Mamacita ». On restreint volontairement une énumération qui pourrait être très, très longue. DBR a quelque chose de nouveau sans vraiment l’être, une étrange mixture novatrice avec des ingrédients connus du grand public, un gratin de reste au foie gras. « It’s like good Kanye and good Cudi had a son and taught him how to use bass », résume assez fidèlement un nouvel adepte, sous le charme, sur Twitter le soir de sa sortie.

Pas un tsunami – la tape cumule quelques centaines de milliers de téléchargement -, mais une grosse secousse qui ne laisse personne insensible. Au final, une certitude : dans les profondeurs, celui qui s’est auto-surnommé La Flame trimait en silence, les yeux pointés sur la surface, dans l’ombre des gros poissons. Scott attendait juste le bon moment pour quitter les abîmes et, surtout, révéler à l’ensemble de la faune hip-hop qu’il avait sa part de responsabilité dans les différents courants de ces deux dernières années.

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« I feel like my whole life’s like a rodeo. […] I made this album for Houston. It’s like, Houston is so fucked up right now, musically. Who do you listen from Houston, other than me? » [Complex Interview] Sûr de lui, Travi$ Scott prépare son étrange hommage. A l’exception de « Backyard » où le rappeur aborde la période sudiste de son existence, les aller-retours à l’hôpital pour aller voir sa mère et ses jobs alimentaires, et le bonus track « BACC*** » qui reprend en demi-teinte les sonorités crunk/trap d’H-Town, le reste de l’album n’a rien à voir avec la ville de la NASA – d’un point de vue sonorité. Un poil de screwed and chopped, notamment sur « Quintana pt.2 » avec un remodelage du « Finessin » de Future, mais pas de plongée dans le passé vers un son brut de Houston qui aujourd’hui paraitrait dépassé. Juste une adaptation actuelle des codes texans à travers une trap très dark, des effets vocaux trippy et une utilisation excessive des percus. Oh, et du Kid Cudi aussi : le prodige déchu de Cleveland est toujours, à l’heure actuel, le rappeur préféré de Scott. Son influence sur l’ensemble du projet est, à l’oreille, plus qu’évidente. « How many rappers not from Houston use the culture and are poupin’ of that suit? I feel that’s unfair to my city. » A$AP Rocky, I see you.

 

« Houston is so fucked up right now, musically »

 

The best kept secret. Quand Kanye West et T.I. découvre ce quasi-SDF qu’est Travi$ Scott, tous deux savent qu’ils sont tombés sur un génie comme il y en a peu. « Génie », ce terme surutilisé pour qualifier des mecs plutôt bons dans leur domaine respectif mais que le Texan porte si bien. Oui, Travi$ Scott fait partie des créateurs, des mecs qui apportent quelque chose de nouveaux à leur discipline de prédilection, qui l’enrichissent. A la lecture de ces lignes, certains doivent crier à l’hyperbole ; c’est ne pas réaliser la place du bonhomme dans la réussite artistique de ses ainés. Bien plus qu’Owl Pharaoh, son précédent projet, Days Before Rodeo met en exergue la proximité sonore et lyriciste qu’il existe entre Travi$ Scott et son mentor, Yeezy. Mais DBR est troublant au point de tout remettre en question : et si Kanye était davantage sangsue que tuteur ? Certains, notamment le poète/rappeur Saul Williams, n’ont pas peur de le dire haut et fort : « Travi$ Scott mixtape is pretty much him admitting that he produces & ghostwrites for Kanye. » La bombe est lancée.

Et ce n’est que le début : Days Before Rodeo est un douze-titres offert par Scott à sa fan-base pour lui permettre de patienter jusqu’à la sortie de son premier album studio, Rodeo. Mais un douze-titres qui dépasse de loin le simple cadre de l’amuse-bouche et qui vient poser quelques questions, notamment celle du fonctionnement de l’énorme machine qu’est G.O.O.D Music. Et si l’homme crédité sur les productions de cinq des dix titres de Yeezus était le vrai fuel du label de Kanye ? Certains l’affirment dès aujourd’hui ; on se contente de garder l’hypothèse en tête. Nul doute que le premier vrai LP de La Flame apportera son lot de réponses. Doit-on s’attendre à une suite de DBR ? « Fuck no. It’s like the opposite of what a rapper should be doing, which is awesome. » On est prévenus.

En tout cas, le Texan a réussi sa Grand Entry : dans l’arène, plus personne ne semble pouvoir le remettre en cage et le priver des spotlights. Avec le sourire narquois qu’on lui connait, Travi$ Scott, en indomptable bronco qu’il est, cultive le mystère.

 

Crédit photo cover : The FADER

Antoine Laurent
Coach-joueur depuis le jour un. Bougnat véritable. Paris.
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