BADBADNOTGOOD : from jazz to rap, with love

lundi 22 juin 2015, par Kévin. Photos : Antoine Laurent.

Le succès commercial et critique du groupe The Roots a beau avoir ouvert des portes aux instrumentations lives sur les albums de hip-hop, rares sont les projets à avoir su exploiter correctement ce concept alléchant sur le papier. Parmi ces tentatives, Sour Soul, l’album collaboratif entre BADBADNOTGOOD et le légendaire Ghostface Killah, est l’une des plus grosses réussites du genre. À l’occasion de leur passage à Paris, au Villette Street Festival, retour sur ce disque unique avec les jazzmen canadiens.

Une love affaire qui dure. Ces derniers temps, le rap embrasse à nouveau à pleine bouche l’essence et l’influence de la musique jazz. To Pimp A Butterfly, le brûlot politico-social de Kendrick Lamar, et Surf, son faux jumeau optimiste et festif pondu par Chance The Rapper, ont remis au goût du jour un style de hip-hop consanguin avec le jazz. À la différence des artistes impliqués dans ces deux projets, les BADBADNOTGOOD se définiraient plutôt comme des jazzmen faisant du pied au rap. Un profil assez rare qui mérite un petit focus.

Le groupe s’est formé en 2010. L’histoire est assez classique : trois musiciens amoureux de hip-hop se rencontrent dans un cours de jazz à l’université. Forcément, ils se mettent rapidement à jouer ensemble. Quelques années plus tard, BBNG compte trois albums « solo » à son actif, ainsi que deux albums live. La formation est composée de Matthew Tavares aux claviers, Chester Hansen à la basse et Alexander Sowinski aux drums. La plupart du temps, un quatrième membre, Leland Whitty vient leur prêter main forte à la guitare et au saxophone, comme ça a été le cas pour Sour Soul, leur album commun avec Ghostface Killah. Fortement inspirés par ce qu’il se passait dans le rap, les canadiens se font repérer en sortant des reprises acoustiques de Waka Flocka, ATCQ ou encore de Gucci Mane et Odd Future. Très appréciées par les artistes en question, et surtout par Tyler, The Creator, ces covers font rapidement le tour du web. La suite ne surprendra personne. De tweet en retweet, le combo prend du galon et sa musique ne tarde pas à dépasser les frontières canadiennes.

Il faut dire que d’un point de vue strictement hip-hop, les canadiens de BADBADNOTGOOD ont deux avantages majeurs. D’une, ils viennent de Toronto. De deux, ils ont parfaitement compris ce que pouvait apporter la fusion des genres entre musique instrumentale et rap. Concernant le premier point, ils ne cachent pas leur enthousiasme de faire partie de « tous ces gens qui mettent la ville sur la carte ». Toronto, en pleine effervescence, cache « énormément de rappeurs, de jeunes producteurs, d’artistes qui se dévoilent au grand jour », et évidemment, « c’est super cool de faire partie de tout ça ».

Cette omniprésence de Toronto sur la scène hip-hop actuelle, ils l’attribuent, comme beaucoup, en grande partie au mouvement initié par Drake. « Il est arrivé avec énormément de confiance en lui. C’est un artiste avec ses propres idées, sa propre identité sonore, qui s’en est servi pour attirer l’attention et construire sa carrière. Il a montré qu’il n’y a pas que New York/Los Angeles, East Coast/West Coast, et que tu peux réussir en venant de Toronto. Il a incité les artistes à avoir leur propres idées et à s’en servir pour trouver ce son que les gens cherchent. »

Forcément, on veut savoir si des collaborations sont prévues avec des artistes de la ville devenue la nouvelle place to be du hip-hop. « On travaille pas mal avec Majid Jordan d’OVO Sound », nous déclare le quatuor. Aguichés, nous n’en saurons pas plus. On s’interroge sur la fusion des genres musicaux, concrétisée à travers leur album commun avec Ghostface Killah, storyteller infaillible du Wu-Tang. Comment ce rappeur de 45 ans, qui n’a plus rien à prouver, se retrouve-t-il sur un disque avec quatre rookies canadiens ? La réponse tient en un seul nom : « Frank Dukes ».

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Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le bonhomme, Dukes est un producteur qui travaille avec tout le monde, d’Eminem à 50 Cent en passant par Danny Brown. Ayant bossé sur l’album III de BBNG et produit pour le Wu-Tang par le passé, c’est grâce à lui que la connexion se fait. « C’était son idée à l’origine, un album de Ghostface avec des instruments live. Il a pu gérer les allers retours entre lui et nous, faire en sorte qu’on soit sur la même vibe pour chaque enregistrement… C’était l’intermédiaire entre Ghost et nous. »

Dukes donc, la troisième entité sans qui tout cela n’aurait jamais pu se produire. « Il nous donnait son avis sur les morceaux, on a fait le mixage/mastering du disque ensemble. […] Il a vraiment été la connexion entre tout le monde, il a ramené les featurings… c’est son album aussi. » Et quand Frank Dukes fouille dans son carnet d’adresses pour ramener des featurings, ce n’est pas pour contacter n’importe qui. Ce sont carrément Danny Brown, Elzhi, Tree, et même MF DOOM qui ont répondu à l’appel pour venir prêter main forte à Ghostface sur les couplets de Sour Soul.

Côté instrus, par contre, c’est carte blanche à BADBADNOTGOOD qui crée des instrumentations smooth et efficaces. Ces sonorités sans fioritures servent d’écrin magnifique à la voix-signature de Ghostface, sans jamais l’étouffer. Pour arriver à ce résultat, il a fallu deux ans et demi de travail… chacun de son côté. Aussi incroyable que ça puisse paraître, à aucun moment le rappeur et les jazzmen ne se sont rencontrés en studio pour le projet.

« En fait, c’est quand même assez simple [de bosser comme ça,ndlr]. C’est comme ça que fonctionne l’industrie musicale maintenant. Tu crées des projets, puis tu communiques par e-mail ou des choses de ce style. On est beaucoup sur la route, Ghostface est souvent en tournée aussi, et on vit dans des villes différentes. Si on avait voulu faire un projet où l’on ait été ensemble de A à Z, ça nous aurait pris genre 5 ans. Donc c’était plus simple pour nous de créer des instrumentaux qu’on lui envoyait, comme ça même quand il était chez lui, s’il se sentait inspiré, il pouvait poser ce qu’il voulaitAu bout d’un an, Frank Dukes s’est dit qu’on allait dans la bonne direction. » Le projet se construit au rythme de ces allers-retours, chaque partie prenant le temps de peaufiner sa partition pour accoucher de morceaux solides. « Quand on a commencé à recevoir des pistes sur les instrus qu’on avait proposé, à entendre les raps de Ghostface sur nos instrumentations, c’était complètement fou, c’était très excitant. Tu sais que le projet va exister, qu’il se tient, que les idées passent bien, pour nous c’est là que ça devient vraiment bon. »

À entendre le résultat, on n’a qu’une envie, c’est de les croire, tellement les vocaux de Ghostface semblent se fondre en harmonie avec les instrumentaux proposés par BBNG. Qui sont des productions rap signées par un groupe de jazz aux influences rock… « On a juste fait de la musique par laquelle on se sente inspirés. Y a du jazz c’est sûr, du hip-hop aussi. Quand on a commencé, on n’a pas pensé à tout ce qui pourrait en ressortir, tu vois ce que je veux dire ? » Chez eux, être inspirés, ça se traduit par composer un album de toute pièce et avoir Ghostface Killah qui pose dessus. What else ?

Des musiciens chevronnés donc mais qui ne jouent pas pour autant aux gardiens du temple. Bien loin de ne jurer que par leurs collègues instrumentistes ou par les samples soul/jazz de la golden era, les quatre jazzmen apprécient énormément la production hip-hop actuelle. « Il y a des trucs incroyables qui sortent en ce moment, que ça soit super minimal ou que ça aille chercher 10 samples. Il s’agit avant tout de créer un feeling avec le beat. »

De quoi comparer leurs méthodes de production avec celles de DJ Mustard… jusqu’à un certain point : « Tu peux avoir un morceau où tu te dis que ça sonne incroyablement bien avec une basse, des drums et un peu d’enrobage. Des sons à la Mustard, avec juste des claps, deux notes, et c’est génial. Mais tu peux aussi avoir des chansons pour lesquelles ça ne marche pas, il en ressort quelque chose d’ennuyant. Il n’y a pas assez de choses, il en faut plus. » Ces plus, ce sont bien souvent des arrangements pour cordes ou solos directement issus de leur background jazz.

Avoir une carrière aussi longue et productive que le MC qui porte le Wu-Tang à bout de bras depuis presque dix ans maintenant, c’est tout ce qu’on peut leur souhaiter. Tout est allé très vite pour BADBADNOTGOOD, mais les quatre garçons ont su garder la tête froide et les idées en place. Même s’ils reçoivent beaucoup de propositions et qu’ils « font ce qu’ils peuvent pour satisfaire toutes les demandes », leur prochain album solo sera assurément « assez jazzy ». Un retour aux sources assumé, une essence indispensable à leur créativité. La différence avec les précédents volets, c’est que cette fois-ci, ils n’auront pas besoin d’insister pour avoir des invités – « pas forcément des rappeurs hein, mais aussi des chanteurs ».

Finalement, ils auront fini par rencontrer Ghostface à l’occasion d’une tournée des festivals pour défendre l’album. « Il est incroyable. Ça fait un peu irréel de jouer des shows avec Ghostface Killah. On a forcément beaucoup de respect pour lui d’avoir fait ça, de nous avoir fait confiance, de tourner avec nous. On a pas mal joué ses classiques, des choses de ses vieux albums. D’avoir cru en nous et de nous avoir donné cette opportunité, c’est énorme. Ça nous a montré que travailler dur, prendre des risques, rencontrer des gens, construire une carrière, ça n’est jamais hors de portée. Lui fait ça depuis plus de vingt ans, il a 45 ans maintenant et il est toujours capable de kicker et de tuer au micro. Il est toujours créatif, concentré, motivé et c’est vraiment une source d’inspiration pour nous ».

Fidèles représentants d’une génération ouverte et connectée qui refuse les étiquettes qu’on veut lui accoler, les BBNG brouillent avec aisance les frontières musicales entre jazz et hip-hop. Soit lorsqu’une interprétation vocale peut rivaliser avec un solo d’instrument, et vice versa. Ne vous laissez pas abuser par son intitulé, le cocktail musical proposé par les MauvaisMauvaisPasBons est à consommer jusqu’à plus soif.

Kévin
Aussi à l'aise et pertinent en rap US qu'en énergies renouvelables. Thésard. Toulouse.
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