Chi-Raq : dans l’ombre de la polémique, Spike Lee rayonne

mardi 12 janvier 2016, par Cathy Hamad. Co-auteurs : Robin Berthelot, Olivier Cheravola.

Depuis quand n’avait-on pas vu un film de Spike Lee bouillir d’autant de rage intense, d’un ardent désir de mettre le feu aux poudres ? En s’attaquant au fléau des armes à feu dans la ville de Chicago, Lee signe son meilleur film depuis Inside Man et effraie au passage politiciens et citoyens.  Mauvaise pub ou mise en lumière d’une réalité qui fait peur ? On revient sur la polémique qui a entouré le film.

« C’est beau mais c’est loin ». Cette punchline sortie en boucle par Jacques Chirac en pleine campagne électorale en 2002, s’appliquerait presque avec malice à la polémique qui secoue Chicago depuis que Spike Lee a décidé d’y tourner son dernier film. Vu de loin, les raisons de celle ci semblent presque risibles : la comparaison utilisée pour décrire Chicago comme un champ de bataille. Le terme « Chi-Raq » ou « Chirac » n’évoque donc pas un biopic sur les frasques de l’ex-président français. C’est le surnom, popularisé par Chief Keef et les ténors de la drill, que certains rappeurs attribuent depuis quelques années déjà à luer ville natale. « Chi » comme Chicago, « Iraq » comme le fief de feu Saddam Hussein. Une alliance sémantique en lien direct avec l’important taux de meurtres dû à la guerre des gangs que subit la ville. C’est King Louie qui l’emploie pour la première fois en 2009, avec son morceau « Chiraq Drillinois ». Rien de neuf sous le soleil, le rap de rue a depuis longtemps joué sur les métaphores guerrières. En 1996 déjà, Les new yorkais Capone N Noreaga sortaient leur classique The War Report. Succès immédiat, l’originalité des comparses venant surtout du fait qu’ils assimilent New York à une zone de guerre, chaque quartier étant rebaptisé du nom d’un pays du Moyen-Orient (Irak pour Lefrak, Koweït pour Queensbridge, Liban pour le Bronx, etc). Alors, 20 ans plus tard, qu’est-ce qui choque vraiment les chicagoans?

De la street aux enceintes

En cause, des battles entre groupes souvent de différentes ethnies. Ces gangs naissent dans ces populations qui ont été délocalisées de leurs logements à loyer modéré, détruits suite un plan de transformation urbaine. Replacés dans les quartiers pauvres au sud de Chicago, ils sont sans possibilité de trouver un emploi. Les gangs deviennent alors une entreprise où la possibilité de renflouer ses caisses est à portée de flingue. La réalité est glaçante et peut se suivre à la minute près sur les comptes Twitter de la police de Chicago, ou encore sur le fil du compte sobrement intitulé Chiraq Homicide.

Les autorités locales ont peu à peu délaissé ces quartiers au profit du développement du centre ville. Et comme très souvent, lorsque le combat est difficilement mené sur les fronts politiques, c’est par la rue que la contestation s’exprime. Les rappeurs sont nombreux à peindre Chi-Raq et son climat violent qui ferait passer Booba pour un boyscout, lui qui met Paname et Bagdad sur le même plan. Les Chief Keef et les Lil Durk (pour ne citer que les plus connus) couchent leur quotidien dans des couplets où les menaces de mort se mêlent gentiment à la frime. A tel point qu’une unité de police est chargée de surveiller exclusivement ces rappeurs anciens membres de gangs qui mènent désormais leur guerre en punchlines. En effet, on retrouve systématiquement dans ce drill rap les codes de gangsters : drogues, armes, argent… Le terme « Chi-Raq » devient à lui seul le résumé de la violence que vivent les blacks du sud de Chicago, dans le quartier nommé Englewood. Pour ces thuggers, c’est sans doute quelque part un peu affectif. « Chi-Raq » est le petit surnom de la petite ville qui les a fait grandir et s’endurcir.

Nul doute sur leur vie dangereuse, qu’ils exhibent non pas comme un trophée, mais de manière revendicative. Leurs flows sonnent comme un discours de vérité que les politiques officielles taisent habituellement. Trop mauvais genre. Le mouvement prend de l’importance parmi le public hip-hop, Chi-Raq se fait connaître jusqu’à l’appropriation du terme par la pop culture avec la chanson du même nom par Nicki Minaj et Lil Herb. Bien que la question « Pourquoi Nicki Minaj? » reste encore sans réponse, ce son marque indéniablement l’entrée du terme dans un vocabulaire courant. Mais la donne change lorsque c’est une figure aussi importante que celle de Spike Lee qui l’emploie.

Mauvaise com’ ou réalité ?

Le réalisateur de Do The Right Thing pose ses valises courant 2015 à Chi-City pour y tourner un film nommé en toute simplicité Chi-Raq, financé par Amazon. Outre le titre, Spike Lee file la métaphore guerrière. Car à l’origine de Chi-Raq il y a aussi un récit millénaire : celui de Lysistrata, une femme qui réussit à convaincre les hommes de son pays d’arrêter la guerre en conduisant… une grève du sexe. Aristophane, l’auteur de Lysistrata imagine pour l’occasion un mot d’ordre explicite : « Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vous maris. » Ce cadre antique – presque mythologique – dans lequel Lee place son récit est l’une des meilleures idées du film. En adaptant et en mettant intelligemment à jour la pièce d’Aristophane (la ville de Chicago devient le théâtre des affrontements de deux gangs, les « Troys » et les « Spartans »), le cinéaste rappelle que ces récits vieux comme le monde sont toujours d’une actualité brûlante.

Depuis son annonce, le film est pourtant devenu aux yeux des politiques locales une mauvaise propagande pour la ville de Chicago. La raison ? Son titre, qui affirme l’assimilation de la windy city à une zone de guerre. La notoriété mondiale du réalisateur effraie. Il exploite le pire terme qui soit pour décrire Chicago. Il véhicule une mauvaise image et entraîne de potentielles mauvaises retombées économiques par la chute du tourisme. La ville estimant avoir son mot à dire sur le film après avoir accordé une réduction fiscale de 3 millions de dollars, tous les moyens sont bons pour faire pression sur Spike Lee afin qu’il change le titre – pour ne pas dire qu’il arrête ce projet. Les aides des autorités locales à la création de film ont été menacées d’être retirées. Le tournage qui a débuté en mai 2015 a été rendu très difficile. On assiste dès lors à une véritable tempête médiatique dans les quartiers de Chicago.

Les Chicagoans, confrontés chaque jour à la violence, voient eux aussi d’un mauvais œil le tournage, rapporte le New York Times. Les anti-Chiraq se forment. Il s’agit pour ces activistes de ne pas insulter les habitants de la ville en assimilant leur lieu de vie à une zone de guerre. Ces pourvoyeurs de la bonne pensée accusent le pouvoir de la langue. Le mot mainstreamisé ancre l’idée que Chicago = zone de guerre. En marginalisant les quartiers, par extension, on empêcherait les gens de penser aux réelles solutions du problème. En d’autres termes, l’employer, c’est l’accepter. A bien des moments Spike Lee a pensé changer le titre du film, mais des événements l’ont conforté dans son choix. En mai 2015, un des membres de l’équipe de production, un chicagoan, est abattu dans les rues de Chi-City. Alors Spike Lee tranche : « Chi-Raq » sera utilisé aussi pour dénoncer. Des associations se tiennent aux côtés du réal, avec des pancartes « Chiraq is here » et des photos de leurs enfants tués par balles. Le mois de septembre 2015 a connu le deuxième weekend le plus meurtrier de la ville. L’actualité est on-ne-peut-plus brûlante pendant la réalisation du film. Aux côtés de Spike Lee durant le tournage se tient le seul pasteur blanc des quartiers touchés par la guerre des gangs. Celui-ci encourage vivement l’initiative. Il est temps que la réalité de la rue mise en lumière par les rappeurs soit portée par une figure plus entendue, avec les nouvelles écritures et formes de présentation qu’elle implique. L’initiative de Spike Lee est vue comme une super opportunité par ceux qui vivent la situation de l’intérieur. Maintenir le titre est un acte de résistance. Le supprimer aurait été se plier à l’aveuglement, volontaire ou non, sur la situation de ces quartiers.

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Lee et ses films sont régulièrement taxés d’antisémitisme et/ou de prosélytisme aveugle envers la cause noire – et puis on parle quand même d’un type qui fit figurer dès son premier film, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, une scène de viol conjugal. Désormais, il semble admis que chaque réalisateur adepte de la satire doive dissiper tout doute concernant le moindre élément potentiellement politiquement incorrect – inquiétant, non ? Il y a déjà eu un documentaire de Noisey nommé Chiraq, probablement beaucoup plus violent car les images sont vraies et ne cachent pas leur signification sous le joug d’une fiction distrayante.

scandale et odeur de soufre

C’est sans doute néanmoins à ça que l’on reconnaît un bon film de Spike Lee : le parfum de scandale, l’odeur de soufre qui le précède. Mais au-delà de son titre polémique et du tapage qui lui ouvre la voie, quid du long-métrage en lui-même ? Comme annoncé plus tôt, il s’agit bel et bien du meilleur film de son auteur depuis une bonne décennie et de l’un des meilleurs films de son auteur tout court. Sans doute galvanisé par le matériau en or (et en acier trempé) qu’il a entre les mains, Lee se déchaîne, s’autorise tout, jusqu’à la plus outrée des paraboles et ravive certaines flammes de son art que l’on croyait définitivement éteintes. Le casting, mélange d’anciens habitués (Samuel L. Jackson, Angela Bassett et un Wesley Snipes hilarant) et de nouveaux venus (Nick Cannon, la révélation Teyonah Parris et l’immense Dave Chappelle), est parfait et le script marche du feu de Dieu. Plus encore, Chi-Raq fonctionne à plein régime parce qu’il parvient à coupler et à faire interagir avec brio les deux tendances fortes du cinéma de son auteur : la réalité, crue, blafarde et quasi-documentaire du quotidien des Noirs et des pauvres (et a fortiori des Noirs pauvres) aux Etats-Unis d’une part ; l’emphase grandiloquente et colorée de l’autre. Dans Chi-Raq, cela se ressent jusque dans la narration : le prologue est lu sans malice par un (vrai) pasteur qui donne la réalité des chiffres avant de passer le relais à un Sam Jackson à la garde-robe pour le coup plus proche d’Huggy les Bons Tuyaux que de Nick Fury.

Qu’il s’agisse d’une guerre des sexes ou des gangs, c’est le conflit qui intéresse Spike Lee. Pas un hasard de la part de celui qui a toujours taclé et montré du doigt les imperfections et les scories de son pays. Le problème des armes à feu et le racisme institutionnel, inhérents aux Etats-Unis depuis leur création, n’ont semblent-ils jamais été aussi présents ; on ne compte plus les cadavres de jeunes « noirs ou marrons » tombés sous les balles de policiers un peu trop persuadés d’être des cowboys. A toute chose malheur est bon : si l’actualité a rarement été si peu favorable envers ceux qu’il s’échine à défendre depuis le début de sa carrière, elle fournit un excellent cadre à ce que Lee a à dire.

Cependant, cette dimension fictionnelle reste encore critiquée. Et puisque c’est de Spike Lee et de Chicago que l’on parle, le hip-hop n’est jamais loin. Quelques-uns des plus éminents rappeurs de la capitale du « Drillinois » s’emparent du phénomène et ne mâchent pas leurs mots sur la question. Chance the Rapper s’insurge contre Spike Lee par des tweets mais c’est à King Louie que revient la palme de la classe : en moquant le Chicago fantasmé et diabolisé dans lequel Lee place son film il lâche un morceau sobrement intitulé « Fuck Spike Lee ». Paraît qu’il n’y a que la vérité qui blesse… Celui qui se faisait dribbler par Jordan le temps d’un spot pour Nike n’a pourtant pas l’air inquiet outre mesure : la controverse, il connaît. En attendant, King Louie, lui, est miraculeusement toujours vivant, après s’être pris une balle dans la tête en plein après-midi du mercredi 23 décembre.

Alors guerre armée? Guerre de mots? Guerre de pouvoir? Il est sûr qu’aucune de toutes les voix de ce gros débat multidisciplinaire n’apprécie que la sphère des uns empiète sur celle des autres. Certes l’info se diffuse au delà des murs d’Englewood. Pourtant, malgré la tentative salutaire de participation de Spike Lee, c’est encore de la forme qu’on discute, là où les habitants attendent des changements de fond. L’histoire ne dit pas si Jacques Chirac, quand à lui, a décidé de porter plainte.

Cathy Hamad
Danse le ragga dancehall dans des bouches de métro. Parcours le monde et écrit pendant les trajets de bus. Paris.
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