Dead Obies : 'Le rap est une culture de gens cultivés'

vendredi 24 mars 2017, par Jordan Moilim.

"Pas l'temps d'niaiser." L'expression virale colle à la peau et à la langue des Canadiens de Dead Obies. Avec un deuxième album sorti en mars 2016, Gesamtkunstwerk, et un tout chaud nouvel EP intitulé Air Max, les rappeurs de Montréal ont affirmé leur goût pour le travail bien fait. Jo RCA, Yes McCan, Snail Kid, 20some, O.G. Bear et VNCE prouvent à chaque nouvelle sortie que le franglais à la sauce québécoise, une fois rappé dans un micro, n'a plus rien de rigolo. Et pour qu'ils le démontrent encore un peu plus, on les a invités ce vendredi 24 mars à retourner les Nuits Fauves, à Paris. Interview avec le groupe en guise d'introduction.

Véritable instigateurs de la dynamique rap au sein de la scène québécoise, vous allez bientôt entendre parler de Dead Obies en France – bien plus que ce n'est déjà le cas. Avec la sortie de leur nouvel EP Air Max, ils enfoncent un peu plus le clou en continuant d'assumer une hybridation, une fraîcheur dans le style, et une prise de risque constante jusqu'à s'inspirer de l'art total allemand. Ce soir, SURL les a invité à foutre un joli bordel aux Nuits Fauves mais avant ça, on a pris une petite mousse pour mieux cerner (ou pas) leur univers.

Posés entre deux fûts de bière, on retrouve les Dead Obies – alias les rappeurs Yes Mccan, VNCE, Snail Kid, Jo RCA, O.G. Bear et 20some. Des styles bien différents lorsqu'on les regarde un par un, et pourtant une énergie harmonieuse émane du groupe. Une bande qui en impose et qu'on a décidé de faire parler d'une seule et même voix.

Tout à commencé en 2011, à un moment où le rap québécois en était encore au stade embryonnaire. Comment s’est passée la rencontre ?

À vrai dire, ça a commencé par des clashs entre nous dans les rap battle. C’était un peu des lieux de rencontre mine de rien, une sorte de concentration des énergies liées au rap à ce moment-là. On se clashait, c’était assez drôle et puis on a commencé à se connaître comme ça.

Et comment on passe du clash à l’union ?

On était vraiment jeunes et on se sentait tous un peu isolés dans "l’univers rap". À vrai dire grâces à ces battles, on écoutait pour la première fois d’autres gars qui faisaient du rap comme on l’aime. C’est rapidement devenu vertueux : tout ce principe de compétition entre nous nous a poussé à devenir le meilleur, à se challenger. Le rap était à ce moment-là pris dans une forme d’étau : on posait quelques phases mais on n’avait ni beatmaker, ni DJ, ni producteurs.

À vous écouter, vous étiez vraiment au coeur du processus de développement de la scène rap à Montréal.

Oui, on peut parler d’une vraie émulation. À l’image d’un Kaytranada, on a vu toute une scène émerger d’un coup et le public a vraiment été réceptif à cette nouvelle vague qu’on essayait d’impulser. Quand ce sont des voisins, quand c’est dans ta ville, c’est une vraie expérience où t’as envie de tout donner, développer le truc à fond et devenir le meilleur. Avec la scène de Montréal, on voulait créer une vraie identité.

Justement, en parlant d’identité, vous définissez votre style comme du post-rap. Comment on arrive à imposer une démarche "futuriste" à un moment où le rap à Montréal se cherche encore ?

C’est justement parce qu’il se cherchait. On voulait pas rentrer dans ce fouillis, ou s’inventer une vie de gangsta rappers ou reprendre l’histoire du rap telle que tout le monde la connaît. Au moment où tu te reconnais pas dans quelque chose ça sert à rien de faire genre. De plus, on ne va pas se mentir, il y a un côté marketing dans tout ça. On débarque, on colle notre propre étiquette et finalement on fait les choses comme on a envie de les faire. C’était aussi une façon de s’imposer sans renier quoique ce soit dans l’histoire du rap et de sa culture.

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Bergson, le philosophe, évoquait la banalité du langage. Dans vos chansons on alterne entre français et anglais, sans vraiment de fil conducteur, sans vraiment de continuité. Est-ce votre manière de banaliser le langage ?

Très franchement, tout ce qui nous importe c’est la manière dont les mots sonnent, le rythme du mot, le moment où la syllabe commence à swinguer. Évidemment, c’est culturel. Au Québec, c’est naturel cette hybridation entre français et anglais. Mais nous on a voulu pousser le métissage à l’extrême. On peut même parler d’une forme de message politique. Un peu comme notre histoire de post-rap on a voulu emmerder tout le monde. C’est un peu la continuité du slang américain : ce refus d’accorder les verbes, ce refus de se plier aux règles. Nous, au Québec, avec l’histoire coloniale on a vécu avec le français, on le respecte on l’assume, mais on n’a pas peur d’aller se frotter à l’anglais et poursuivre notre recherche phonétique sur d’autres horizons.

Vous assumez ce choix de mélanger les langues, mais ça n’a pas été bien accepté partout.

Un matin on se lève et on voit un édito signé Christian Rioux. Ce journaliste nationaliste et indépendantiste vient nous attaquer au sujet de la langue. Il parle de nous comme des sauvages, des gens qui renient une culture, qui n’aiment pas le français ; on avait l’impression d’être devenus les nouveaux parias de la société alors que nous on faisait que de la musique. À l’époque, personne ne nous connaissait, ça créé une vraie polémique et on s'est retrouvé sous le feu des projecteurs pour les mauvaises raisons. Ce jour-là, comme à notre habitude, on se retrouve au studio et on s’est dit : "Bon, là les gars va falloir assumer et se défendre." On l’a fait et on a eu raison.

Déjà que pour une oreille qui n’est pas accoutumée au franglais, vos chansons sont pas faciles à percevoir entièrement, il fallait que vous appeliez votre album Gesamtkunstwerk.

(rires) Bon, ok on reconnait qu’on aurait pu faire simple. Mais c’est un mot qui nous tient à coeur, ça signifie "l’art total" en allemand. C’est un concept qui nous permet de ne pas se limiter à notre oeuvre, à la production, mais à être présent sur la globalité de l’art "rap", sur l’entièreté de notre univers. Il s’agit pas de tout maîtriser, mais plutôt de tout accompagner.

Et ça se concrétise comment ?

On avait déjà cette idée d’enregistrer notre album en live. Pas de faire une "version live" mais bien de l’enregistrer en live. On a passé trois jours à enregistrer en public tout en créant un univers autour de la création de cet album. En parallèle du disque, on a tourné un documentaire, on a créé des pop-up shops, des expos... Bref, on voulait pas se restreindre à la production musicale.

Votre fuel, c'est la création constante, en dehors de la musique en elle-même ?

Pour nous, c’est vital cette réflexion permanente. On a besoin de cogiter, de réfléchir. C’est un vrai moteur pour l’écriture, pour l’inspiration. On aime ce sentiment de se dire qu’on peut encore aller au prochain niveau. Creuser, tester, expérimenter finalement. Et puis c’est aussi une manière de montrer aux gens qu’on est pas des escrocs, qu’on se donne à fond et qu’on veut devenir indiscutables dans notre domaine. Aller chercher des concepts allemands, expérimenter des enregistrements différents, c’est aussi une manière de montrer que le rap c’est pas un truc de débile. C’est une culture produite par des gens cultivés.

Le chemin a été long pour peu à peu devenir crédible. Vous pensez que le rap a enfin trouvé sa place au bout de ses cinq, six années de développement ?

Quand on était au lycée, on portait nos t-shirt Dr.Dre et tout le monde se foutait de notre gueule. On était un peu les OVNIS à la marge de la tendance qui tournait surtout autour de l’indie-rock. Quatre ans plus tard, tout le monde prend son pied sur du Kendrick Lamar et la plupart des nominés aux Grammys sont issus de notre culture. Il y a eu un vrai shift parce qu’on était à contre-sens jusqu’à il y a encore trois, quatre ans. C’est une fierté parce que le rap est devenu hyper pop, mais putain c’était vraiment pas facile.

Le rap au Québec a eu des difficultés à s’imposer, mais va-t-il s’installer dans le temps ?

On a l’impression qu’on est à un pic de créativité en terme de rap au Québec. Avec des mecs comme Alaclair par exemple, on voit que la dynamique est lancée et qu’on va continuer à se tirer vers le haut pour faire de cette scène une référence aussi. On voit qu’en France aujourd’hui, il y en a pour tout le monde, l’idée étant de ne pas avoir une seule ligne dans le rap mais au contraire de pousser l’ouverture pour pouvoir explorer toutes les facettes connues ou inconnues du rap.

Quel est votre pari pour les mois à venir ?

Arriver à conquérir la France. Partager la musique avec un autre public et arriver à transmettre notre identité. Même s’il y a un océan qui nous sépare, littéralement ou de manière plus imagée, on a envie de confronter à tout ça et pas rester dans la facilité. Surtout avec notre nouvelle mixtape. On a envie de charger la scène française et de montrer de quoi on est capable. Harder, better, faster, stronger.

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Le franglais à la sauce québécoise, une fois rappé dans un micro, n'a plus rien de rigolo. Dead Obies le prouve à chaque nouvelle sortie. Interview.
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Jordan Moilim
Fin gourmet. Jeune premier. Éternel rookie. Paris.
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