Le rap, c’était mieux avant ?

Tout a commencé dans un appartement du 18ème arrondissement, le soir, à regarder des vidéos de rap sur Youtube.

En lisant les commentaires, on s’est alors rendu compte de l’importance mais surtout de la quasi inétanchéité de cette barrière qui s’était dressée entre les générations. Celle qui a connu le prétendu « âge d’or » du rap français, celle qui allait au collège en écoutant le live du Secteur Ä à l’Olympia et Première Consultation dans le walkman. Puis celles qui ont suivies et qui, rapidement dépassées par la polyvalence et la multiplicité des propositions que leur offrait internet, se sont nourries d’une manière presque convulsive de toute une profusion de sons et d’artistes. Sans opérer de réelle distinction de genre. En clair : pour nous, à l’époque, en gros, on écoutait au collège soit le Hit Machine, soit du rap, soit on était un skateur. Pour la majorité d’entre nous, les modes de diffusion qui s’offraient (la radio, majoritairement) ne nous permettaient pas vraiment d’en connaître davantage. Nous devions donc nous plier à des genres musicaux, qui étaient ceux d’une époque, la nôtre, et, si nous le décidions, avions la possibilités de les explorer au maximum. Logiquement, la presse spécialisée proliférait. A travers cette union choisie s’exprimait une part évidente et fondamentale de notre individualité de jeune ou d’adolescent : Le rap comme une identité, une revendication, pas seulement de la musique. Et parce qu’il était dissident, il était juste, et il était forcément bon.

Deux choses vont alors se passer : d’une part, le rap, va, parce qu’il existe depuis un certain temps, se démocratiser.  Il ne fait plus peur, et peut même amuser. Exemple type : plusieurs rappeurs du Secteur Ä fondent le collectif « Bisso na Bisso » en hommage à leurs racines africaines, changent en lingala et en costumes traditionnels. C’est un succès commercial qui marque aussi la fin du secteur Ä. En réalité, grâce des projets comme celui-ci (on pourrait en citer un tas), le rap s’établit désormais comme un genre musical à part entière et s’enracine dans le paysage musical français. La grande nouveauté, c’est bien celle ci : une fois démocratisé, il peut donc désormais y avoir du bon rap, tout comme du mauvais rap.

Puis quelques années plus tard, c’est le grand boom d’Internet. Nous pouvons désormais écouter la musique quand nous le voulons, mais surtout de la manière dont nous le désirons. Ce fut notre premier adieu au disque : pour la première fois nous ne l’attendions plus, nous ne l’achetions plus, mais surtout nous le fabriquions nous-même. « L’âge d’or du rap »,  s’achève de manière tacite au même moment, au début des années 2000. Pour le secteur du rap, qui manque de moyens mais en nécessite peu, Internet va être le catalyseur : massivement relayés grâce à internet, des milliers de nouveaux talents vont pouvoir éclore. On va alors reprocher à cette nouvelle génération -acteurs comme auditeurs, pourtant clairement plus cultivée et plus curieuse que la nôtre, de manquer d’âme.

Mais pourquoi le débat, qui naît au départ d’un simple conflit générationnel, est il toujours si vif aujourd’hui? L’essence du rap, où se situe t-elle réellement? Pourquoi l’aimions nous, et pourquoi l’aimons nous aujourd’hui ? A nous, acteurs, journalistes, passionnés, d’apporter des éléments de réponses.

Chez SURL, ces différentes générations sont mixées. Etant tous très fan de hip-hop, nous avons décidé de prendre ce débat en main, tant soit peu qu’il existe, et d’aller à la rencontre de différents acteurs de la scène urbaine pour comprendre ce qui se cache derrière ce conflit que les fans de rap on fait naître à leur insu entre les « Anciens » et les « Modernes ». Pour ce premier entretien, Rocca, artiste solo franco-colombien mais aussi ex-membre de La Cliqua, nous répond sur sa rencontre avec le rap, les enjeux d’hier et ceux de demain, mais aussi sur les dangers qu’encoure le rap en se tournant vers une industrialisation massive des sons et des idées qu’il véhicule.

Pour commencer, qu’est ce qui te plaît, toi, fondamentalement, dans le rap ?
Rocca : Je suis rentré dans le hip hop par le graffiti et la danse.  Le rap, je l’ai exploré après; mais je pense que ce qui m’a le plus parlé c’était cette force et surtout cette énergie, je voyais enfin des gars de quartiers afro-américains et latinos qui me parlaient et dans lesquels je me sentais représenté en tant que fils d’immigrés à Paris. Le hip-hop, c’est prendre les énergies négatives de la rue pour les transformer en quelque chose de positif. Voilà ce qui me plait dans le rap : le coté direct, le message, et cette énergie. Le fait aussi que c’est fondamentalement une musique à percussion, juste un MC et un beat; et le MC avec flow, poésie et intelligence va poser une poésie rimée comme un instrument de percussion vocale sur un tambour, un beat, afin de délivrer un message. voilà, c’est ça, l’énergie pure du rap.

Peux-tu nous faire un petit résumé de ton parcours ?
Rocca : Je fais parti d’une grande famille de musiciens et d’artistes colombiens. Je suis donc né dans la musique, depuis tout petit mes parents m’ont mis au conservatoire, ma spécialité ce sont les percussions afro-latines. Le hip-hop, je l’ai connu plus tard, vers 87-88, et j’ai commencé a écrire mes premiers textes en 90 en rentrant de mon premier voyage à New York. Vers 93, grâce a mon DJ de l’époque, Gallegos, j’ai rencontré La Cliqua.  Rapidement, on a commencé a travailler tous ensemble, avec Daddy Lord C et Coup d’Etat, Raphaël, plein d’autres… ça a clairement été mon école. En 97 j’ai sorti mon 1er album solo « Entre Deux Mondes », puis après la séparation en 1999 de La Cliqua j’ai continué en solo; là j’ai sorti deux autres albums. Puis en 2003 j’ai décidé, après 10 années de rap français, qu’il était temps de suivre mon rêve : je suis parti m’installer à New York pour continuer mon voyage musicale en espagnol, ma langue natale. En 2004, avec le groupe Tres Coronas que j’ai monté là-bas on a sorti notre 1ere  mixtape et on a commencé à tourner pas mal aux States et en Amérique Latine. En 2005, alors qu’on avait déjà deux albums et un bon nom dans l’underground latino, on sort le classique Nuestra Cosa, et on signe chez Universal Usa via Machete Music ( un des plus grand labels de music urbaine latine du moment). Deux ans plus tard,  j’ai ma première nomination en tant que producteur et artiste dans la cérémonie des Latins Grammy, et j’ai commencé à faire des musiques pour des films. C’est je pense la période la plus importante de ma carrière, car je ne suis plus reconnu comme seulement MC, mais aussi comme producteur et compositeur. Et là, après 5 albums avec Tres Coronas, je retourne à mes premiers amours et pour ce mois de mai 2012 je sors mon premier EP en français  » Le calme sous la pluie », suivi pour octobre 2012 d’un deuxième EP.

Il y a quelques années, tu es parti en Colombie pour fonder Tres Coronas. Y a-t-il une énergie particulière dans la langue et dans la culture latine que tu ne trouvais pas ici ? Peux tu nous parler un peu de ce projet ?
Rocca : C’est très différent, je pense que c’est grâce a mon parcours dans le rap latino que mon rap en français est beaucoup plus fort aujourd’hui qu’avant, car cette énergie qui s’est un peu perdue dans le game français. Je l’ai revécu puissance mille en Amérique. J’adore rapper dans les deux langues, je n’ai aucun problème a passer du français à l’espagnol, au contraire les deux m’enrichissent énormément. Maintenant disons que ce que je vois, c’est qu’en France les rappeurs calquent vraiment l’image du rêve américain, aussi bien dans l’ambiance des sons que dans le discours même, alors que moi ces dernières années, je n’ai fait que d’explorer des sonorités différentes. Et au lieu de piocher dans les racines de la soul, du dirty, du blues afro-américain, moi je pioche dans ma culture afro-latine, et j’ai réussi dans le dernier album de Tres Coronas  » La musica es mi arma » à créer un nouveau son qui définit pour moi le hip-hop latino. Je vous recommande de l’écouter pour comprendre ce que je veux dire. D’ailleurs le rap américain d’aujourd’hui, c’est vraiment le produit majeur de la consommation et le message s’est vraiment noyé dans la sape, les voitures, le sexe, les armes, bref tout ce que le système américain prône pour pousser les gens à augmenter leur consommation et à perdre leur individualité, c’est ça que je constate. Heureusement qu’en France il y a encore ce message social et cette intelligence dans les lyrics, mais je trouve que musicalement ça pioche encore beaucoup sur les cainris sans apporter une proposition musicale concrète différente.

Comme toi comme pour La Cliqua, le rap est souvent perçu comme avant tout un engagement. On a cette impression en vous réécoutant qu’il y avait là un vrai combat à mener, une revendication, en tout cas que votre investissement dans le rap était quelque chose de très sérieux. Je pense au refrain de « Nés pour ça », « MC : plus qu’une vocation une philosophie / un don de la vie le prolongement de nos anatomies », mais aussi évidemment aux « Jeunes de l’Univers » « Je représente, nous représentons », à « Comme une Sarbacane », « Nés dans une jungle dingue, sauvage et de lianes / j’ai fini par manier le micro comme une sarbacane ». il y a cette idée du rap salvateur, comme une récompense. Penses-tu que le rap vaut davantage quand il est synonyme d’engagement ?
Rocca :
 
Le rap, c’est un message. Maintenant il y a toujours eu dans le rap différents courants, le rap contestataire, le rap à messages, le gangsta rap, le rap pour faire bouger les fesses…et c est très bon ça pour un genre musical ! D’ailleurs c’est grâce à toutes ces facettes que le rap existe encore aujourd’hui. Mais ce que je constate, c’est que le système des radios, des grands médias, des majors, a enfermé le rap en général dans un cliché qui prône de fausses valeurs, et le message  s’est noyé dans tous ces artifices et ces mensonges. C’est dur d’écouter dans le rap US d’aujourd’hui des artistes qui balancent un vrai message, en France je sens que le rap est plus vrai, des gars comme Kery James, Medine,Youssoupha gardent le message fondamental du hip-hop. Mais il y a en a beaucoup trop qui disent n’importe quoi. Moi qui vis aujourd’hui en Colombie, quand je traduis à mes potos certaines paroles du rap français, ils me disent,« Hey Rocca, la France c’est comme chez nous alors ? Ca tire de partout aussi? « …et moi je leur réponds que c’est pour se donner une image et là ils ne comprennent plus rien…et il me disent tristement et parfois même en colère : « Hey Rocca, alors pourquoi ils disent ces conneries? »…

 

Il y a en a beaucoup trop qui disent n’importe quoi.

 

A l’époque, il y avait aussi tout ce combat énorme mené contre la censure qui était une vraie menace. Vous le dîtes dans « Comme une Sarbacane » « Pur produit de la censure, je mesure nos ouvertures », mais il y a eu le 11’30 aussi, le Ministere Amer et « Sacrifice de Poulet »…Tu crois que ce que notre génération pourrais reprocher au rap, c’est de s’être d’une certaine manière vendu?
Rocca : Ahah, je ne suis pas un prophète ! Je pense que beaucoup d’artistes préfèrent vanter leur mauvais coté et ce genre d’attitude de bad boy car c’est l’image du rap US d’aujourd’hui par excellence, et que c’est ce que les plus jeunes veulent écouter. C’ est facile à faire et comme le rap c’est devenu un grand carnaval, et bien tout le monde sort déguisé ! Et puis les plus jeunes manquent vraiment de repères, mais aussi de critères et de références musicales, d’exemples à suivre. La France est très dure avec ses enfants issus de l’immigration, et comme il n’y a pas de réelle intégration, beaucoup de jeunes des quartiers préfèrent prendre leur exemple sur des gars de quartier qui ont une réussite financière plus rapide et plus fulgurante…et malheureusement c’est cette image de voyou qui prime car ce sont les gars qui en baisant le système vont vivre la fast life. Et comme le rap veut être le reflet de notre société, et bien c’est l’image du bad boy qui vend plus.

Dans la récente et excellente interview de l’ABCDR du son, Thibaut de Longeville déclare ceci : « On n’a pas réussi le passage de témoin entre les générations d’artistes. En dehors de quelques succès, on n’a pas réussi à éduquer une nouvelle génération d’artistes. On n’a pas non plus réussi à leur montrer qui étaient nos modèles. La génération dont on parle, ils ont connu Public Enemy quand ils étaient gamins, puis à l’adolescence ils sont devenus de gros décrypteurs du rap américain et de dancehall. Si tu parles à ces mecs-là, tu verras qu’ils connaissent tout le rap west coast, tout le rap east coast, toute la carrière de Buju Banton et de Beenie Man. Mais ceux qui sont là aujourd’hui, ils passent à côté des plus grands référents artistiques du genre dans lequel ils exercent ! » Est-ce que c’est quelque chose qui te parle ? Ca te semble être un élément de réponse ?
Rocca : Un arbre sans racines c’est un arbre mort, et quand on ne connait pas l’Histoire, on est condamnés à la répéter. Voilà ce que je pense, moi. Le système nous a donné Internet, ou plutôt Internet lui a échappé des mains, une putain de bibliothèque gratuite où l’on trouve absolument de tout. Mais le système sait que plus l’espace est large et vaste plus l’homme prend peur et du coup, pris dans son train-train quotidien il se ferme de plus en plus et ne cherche pas plus loin que son bout de son nez. Du coup la réelle force du net est réservée aux plus curieux, et là, alors, on y trouve notre bonheur. A l’époque pour découvrir des artistes, si tu voulais en savoir plus sur untel ou untel, il fallait avoir un pote DJ, ou collectionneur de vinyles ! Mais vraiment beaucoup de jeunes ne sont pas curieux, et ils vont écouter sur le net la même merde que les radios leur bassinent dans la journée comme des victimes. Et la faute, c’est eux-mêmes, car ils ont tout pour savoir aujourd’hui ce qu’ils veulent. Mais le système sait que leur politique d’endoctrinage les aveugle et les enferme de plus en plus dans des jeux stupides d’ordinateur, d’MSN, des twitters mal utilisés…et c’est comme ça. Il y aura toujours des victimes mais le point positif, c’est qu’à coté de ça il y a une autre génération, qui a ouvert les yeux, et qui ne se laisse plus baiser aussi facilement.

Il y a des groupes que tu suis toi, ou que tu soutiens, avec qui tu aimerais faire du son, actuellement, en France ?
Rocca : Bien sûr. Je trouve en ce moment que le rap français connait un nouveau souffle, et il se passe des choses super intéressantes, c’est pour ça que je reviens avec mon EP. « Le calme sous la pluie » le titre veut tout dire, il faut lire entre les lignes…j’aime ce qui est en train de se passer en France, il y a du changement, les plus jeunes commencent à grandir et ils veulent ecouter un rap qui délivre un message. Il y a une saturation de rap style racailleux qui commence a saoulé tout le monde, il y aura les 2 ou 3 têtes d’affiche qui continuerons mais beaucoup de têtes vont tomber je pense… Le rap, c’est par cycle, et tout se qui monte finit par tomber.

 

Le rap, ça va commencer à être mieux maintenant.

 

Tu reviens cette année avec un EP. A quoi doit-on s’attendre ?
Rocca : C’est du Rocca de maintenant. Comme le bon rhum plus fort. C’est sans concession, indépendant, libre, avec du flow lourd, et de la très grosse prod musicale. C’est pour les fans qui m’ont toujours soutenu et pour ceux qui veulent écouter du vrai hip hop de maintenant. J’ai pris que du kiff en le faisant, je me suis vraiment fait plaisir et j’éspère que les nouveaux comme les anciens le comprendront, car j’arrive toujours avec plusieurs trains d’avance musicalement et techniquement sur mes albums, et cette fois ci je veux être bien compris de mon public francophone.

Alors, le rap : c’était mieux avant ?
Rocca : Non, le rap c’était pas mieux avant, c’était différent. Moi personnellement je kiffe rapper encore et grâce à Dieu et tout ce travail que j’ai fournis, et que je continue de faire, je vis que de ma musique depuis 1997 ,et ma force c’est que j’ai toujours vu vers le futur, je connais mes fondations, et j’ai suffisament de bonnes références musicales de tous styles confondus pour continuer a évoluer dans ce game. Le rap, ça va commencer à être mieux maintenant (rires).

Merci à Antoine d’avoir soutenu ce projet, et à Matthieu de m’en avoir donné l’idée. 

A propos de l'auteur

Je m'appelle Julie et j'aime bien Michael Cera.

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