Les dix belles anecdotes des Neg Marrons

vendredi 20 mai 2016, par Robin Berthelot. Photos et réalisation : Antoine Laurent.

Le 8 avril dernier, les Neg Marrons sortaient Valeur Sûre, leur quatrième album, après trois ans passés en studio. Près de deux décennies après la sortie de leur premier disque, Rue Case Nègres, Jacky Brown et Ben-J ont traversé les âges et les courants du mouvement hip-hop français. Qu’a-t-on à dire à un duo qui a tout vécu ? Beaucoup de choses, justement. Mais eux ont encore plus à raconter : retour sur une vaste carrière en dix anecdotes.

Des tubes, des tubes et encore des tubes. « La Monnaie », « Lève-toi, bats-toi », « Le Bilan » ou encore « Tout le monde debout ». Les Neg Marrons ont traversé les ages avec des hits qui ont fait danser la France, et bien au-delà du seul public rap. Personne ne peut nier que Jacky et Ben-J ont écrit une partie de l’histoire du hip-hop français, autant musicalement avec leur inimitable mélange de rap et de reggae qu’en tant qu’activistes d’une culture qu’ils ont toujours défendu. De leur place dans le Secteur Ä en passant par la création du label Première Classe ou l’animation de « Couvre Feu » sur Skyrock, d’abord, puis sur OKLM Radio aujourd’hui, on a un petit peu l’impression que Jacky et Ben-J ont toujours été là, au cœur du mouvement, sans jamais être au creux de la vague. À quelques jours de leur concert au Trianon à Paris, le 2 juin prochain, dans le cadre du festival Paris Hip-Hop, et un peu plus de deux mois après la sortie de leur quatrième album, Valeur Sûre, on a fait le point avec les deux amis de Garges-Sarcelles. 20 années de carrière résumées en dix anecdotes.

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Le jour où ils se sont rencontrés

Neg Marrons, c’est une histoire qui se compte en décennies et qui commence bien avant que le groupe ne se forme en 1995. Quand les deux compères se rencontrent, ils ne sont pas bien hauts. « Je venais d’arriver à Garges, à 10 ans, avenue de la Commune de Paris, qu’on allait rebaptiser la rue Case-Nègres. En me baladant un jour, la première personne sur qui je suis tombée, c’était Ben-J », nous dit Jacky. Et Ben-J de renchérir : « Je vois Jacky, mais j’avais la sensation de l’avoir déjà vu un ou deux jours avant. Quand tu vois une nouvelle tête, tu sais que c’est pas quelqu’un du quartier. Je vais le voir, on fait connaissance et il me dit d’emblée qu’il était le cousin de quelqu’un avec qui on était à l’école, JP, qui faisait aussi partie de la Mc Macrialdo [Jpax, membre des 2 Doigts, ndlr]. On commence à faire connaissance, et 30 ans plus tard, on est encore inséparables. » Le début d’une grande aventure.

Le jour où ils se retrouvés sur la BO de « Raï »

Le groupe commence à faire parler de lui avec le titre « La Monnaie », inclus sur la BO du film Raï, qui sort en 1995, par un concours de circonstances plutôt favorable : « Le film se tourne dans un quartier de Garges-lès-Gonesse. Un pote à nous vient à la cité, nous dit ‘si voulez prendre 200 francs, venez faire de la figuration’. On y va, on tourne et un ancien de chez nous, Karim Attia, parle de nous au réalisateur : ‘Eux, ce sont des artistes de la ville aussi.’ Et il nous demande ensuite d’amener une maquette. On redescend les voir avec la cassette, on avait trois ou quatre titres dessus, ‘La Monnaie’, ‘Lève-toi bats-toi’ et deux autres. Le réalisateur kiffe ‘La Monnaie’ et nous fait comprendre qu’il aimerait l’avoir sur la BO du film. On est reparti en studio pour retravailler le truc pour lui amener la version plus clean et plus aboutie. Quelques jours après, il nous a rappelés pour nous dire qu’il voulait que le morceau soit le générique du film. »

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Le jour où Jacky a commencé « Couvre feu » Grâce au manque de sérieux de Doc gyneco

Jacky prend ensuite les rênes de l’émission culte Couvre Feu, diffusé sur Skyrock entre 1996 et 2007 (aujourd’hui de retour sur OKLM Radio) et qui lui permet de rôder quelques-unes de ses punchlines les plus acérées. « Au départ, c’est Bouneau qui a l’idée de proposer une émission à tous les gros collectifs du hip-hop, dont Secteur Ä. Il voulait que ce soit Doc Gynéco qui présente l’émission. Bruno commence à faire l’émission, mais il ne venait pas toutes les semaines pour au final ne plus venir du tout. C’est à ce moment-là qu’on me la propose, on savait que j’avais une facilité pour tchatcher au mic. Je connaissais rien de la radio, mais c’était un nouveau challenge à relever. Et c’est comme ça que j’ai pris l’antenne, et on s’est construit au fur et à mesure par la suite. »

Le jour où ils ont initié Bisso na Bisso

Neg Marrons, par l’intermédiaire de Ben-J, originaire de Brazzaville, prend par la suite part à un projet plus large, le collectif Bisso Na Bisso, qui compte également dans ses rangs les frères d’Ärsenik et Mystik. « Le groupe est né d’un conflit au Congo. Passi était en train de préparer son album et il a eu l’idée de réunir un maximum d’artistes d’origine congolaise pour faire un morceau, pour montrer qu’on peut faire des choses ensemble. Il appelle tout le monde et c’est comme ça que le collectif est né. Comme c’était pour le pays, on est allé puiser dans le patrimoine musical congolais. Et on a commencé à mélanger le hip-hop et les sonorités afro. » Une hybridation novatrice qui laissera une influence durable, jusqu’à l’émergence d’artistes comme MHD aujourd’hui. « La première fois que j’écoute MHD, c’est avec le troisième ‘Afro Trap’. Je me dis directement que c’est réussi. J’ai été séduit par son flow et j’ai trouvé que dans son débit il y avait une technicité intéressante qui faisait que son placement était à la fois rap mais, sans chanter, également très mélodieux », confie Jacky. « Ce que je trouve intéressant, c’est le concept qu’il amène. Il lance un mouvement et c’est ce qui m’interpelle. Après, il se place dans la continuité d’un courant musical qui se fait déjà en Afrique. On le voit avec Franko, Maahlox ou Sarkodie. C’est surtout le fait de mettre un nom sur un courant que je trouve intéressant dans sa démarche », conclut Ben-J.

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Le jour où ils ont explosé les scores avec « le bilan »

Leur premier album, Rue Case-Nègres, marche bien et sera même certifié disque d’or plusieurs mois après sa sortie. Mais c’est avec leur deuxième que la machine s’emballe vraiment : « Dans les studios de Skyrock, on croise Laurent Bouneau qui voulait savoir où on en était avec notre album. On venait de terminer le mastering et il voulait l’écouter. Le premier titre du CD, c’était déjà ‘Le Bilan’. On lui fait écouter et il remet le morceau, cinq fois, dix fois, je ne peux même pas te dire le nombre. On était fin novembre 99 et il voulait que ce soit le cadeau de Noël de ses auditeurs. On lui fait comprendre qu’on n’avait pas encore calé la date de sortie avec Sony, mais il voulait rien entendre. Il part vraiment dans une folie, excité. Il appelle Sony dans la foulée et leur dit qu’il lui fallait le morceau tout de suite. La stratégie de sortie s’est accélérée juste après ça. Et ‘Le Bilan’ est devenu le premier morceau qu’ils aient rentré une fois par heure sur l’antenne, et ensuite le morceau le plus joué à la radio, toutes radios confondues », raconte le groupe, avant de nous préciser que dès lors, le banquier les a accueilli avec le sourire.

Le jour où ils ont pris la photo mythique du Secteur Ä

Le Secteur Ä, collectif qui réunit dès la fin des années 90 une grande partie des rappeurs les plus en vue de l’époque, majoritairement du Val-d’Oise, se regroupe pour une photo de légende prise à l’occasion du tournage du clip du morceau « Affaires de famille » d’Ärsenik, où tout ses membres sont sur leur 31, shootés en plongée devant une table à la nappe rouge où trône le ‘Ä’. Une photo restée célèbre qui n’a pourtant rien d’extraordinaire à l’époque, selon les Neg Marrons : « C’est une époque où on vivait pleins d’instants magiques mais on ne s’en rendait pas compte. Être ensemble, ça n’avait rien d’exceptionnel car on était une bande de potes et on était tout le temps ensemble. Même en prenant la photo, on ne se rendait pas compte de l’impact qu’elle allait avoir, pour nous c’était une photo comme une autre. » L’image est restée. « On a toujours soigné notre présentation. On a nos codes : baskets blanches cartonnées, beau survet’, blouson en cuir. On sait que l’image, c’est très important. Pour ‘Affaires de famille’, on a voulu mettre la barre encore plus haut en sortant le smoking. Tout le monde se met royal », se remémore Ben-J. « La manière de penser nos visuels a toujours été d’être dans la simplicité, mais dans l’efficacité, ajoute Jacky. Avec le temps, tu vois qu’un logo comme celui du Secteur Ä a marqué tout le monde. C’est pareil avec le logo Neg Marrons. C’est intemporel. »

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Le jour où la musique est devenue mystique

« Notre premier concert en Nouvelle-Calédonie, en 2001, à l’occasion du premier Reggae Sunsplash à Nouméa, ça reste un des grands moments de notre carrière. On était loin d’imaginer que les gens connaissaient à fond Neg Marrons, et que pour eux on évoquait beaucoup de choses. Ce qui nous a marqué, c’est les coutumes : tu vas à la rencontre des chefs coutumiers, qui te donnent la bénédiction de pouvoir jouer sur leur terre. Il y a un échange d’offrandes. Ça a donné une certaine mystique à la teneur de l’événement. On a vu que les gens étaient vraiment touchés par notre musique, par le simple fait qu’on s’appelle Neg Marrons. Quand on s’est mis à chanter le morceau ‘Fiers d’Être Neg Marrons’, j’ai eu pour la première fois l’impression de sentir la Terre bouger. Il y avait 15 à 20 000 personnes et chaque mot du morceau avait une signification. Les gens ont été marqués par ce concert, tout comme nous on l’a été. » Pas mal quand on sait que le groupe a quand même joué sur scène aux côtés des Fugees, des Wailers ou de Steel Pulse.

Le jour où rohff a remplacÉ Kery James dans « Première Classe »

C’est ensuite l’aventure Première Classe qui débute, un projet visant à réunir les rappeurs les plus féroces du rap francilien et qui se paye même quelques belles collabs avec Shurik’n et Akhenaton. Ils racontent : « On décide de faire des maxis. On voulait organiser des collaborations entre des rappeurs qui se connaissaient pas forcément. On organise une première rencontre, nous deux, Pit Baccardi, Mystik et Kery James. On appelle Kery, qu’on connaissait parce qu’il était lui aussi sur la BO de Raï, pour le morceau ‘On fait les choses’, en 1999. ‘Ouais Kery, bien ou quoi ? Voilà ce qu’on est en train de mettre en place, ça serait bien que tu viennes.’ – ‘Putain, je peux pas, j’suis pas là.’ À ce moment-là il est en voiture avec Rohff. ‘Par contre je suis avec un poto mais vous inquiétez pas, c’est un kickeur, il est lourd.’ Il pensait qu’on ne connaissait pas Rohff, mais on le connaissait depuis Guet Apens d’Expression Direkt. Et voilà comment est né le morceau ‘On fait les choses’, qui aurait dû à la base compter Kery James. » Un album resté célèbre comme l’une des réunions les plus dingues du rap jeu.

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Le jour où les dieux ont vengé Jacky de Lord Kossity

En bons rappeurs, les Neg Marrons ont également eu des beefs plus ou moins sérieux avec certains collègues, en particulier Lord Kossity. Ben-J se remémore même une anecdote plutôt amusante au sujet du chanteur de ragga : « Au concert Urban Peace au Stade de France, c’était la période où Jacky était en clash avec Lord Kossity. C’était assez tendu. Lord Ko jouait l’après-midi, et nous on passait le soir. Il s’empresse de vouloir dire du mal de Jacky. Et au moment où il commence à donner sa mauvaise parole, il se prend le pied dans un retour et fait une chute incroyable devant 50 000 personnes, qui se mettent à rigoler. Il a voulu mal parler de Jacky Brown, les esprits puissants l’ont pas laissé aller au bout. » Un coup du karma, peut-être ? « Les marabouts du Cap-Vert étaient puissants ! Le soir, j’ai sorti son string. Parce qu’il mettait des strings à l’époque », se rappelle Jacky.

Le jour où ils ont rencontré Nelson Mandela

Quand on demande aux rappeurs de nous raconter une dernière belle anecdote, c’est d’une rencontre historique dont ils nous font part. « En 2000, pendant Bisso Na Bisso, il y avait une grosse remise de prix en Afrique du Sud, les African Kora Music Awards. Il y avait énormément de gros, gros artistes comme Miriam Makeba, Brenda Fassie ou des artistes qui nous ont bercé étant gamins comme Koffi Olomidé, par exemple. Dans la salle, il y aussi Nelson Mandela. On reçoit d’abord un premier prix, celui du meilleur groupe de l’année. On monte, on prend notre prix, on est heureux. Ensuite on reçoit un deuxième prix, celui du meilleur clip. Comme on avait déjà fait les remerciements pour le premier prix, on décide de demander quelque chose : saluer Nelson Mandela à sa table. Il a bien sûr accepté, la sécurité a fait un peu d’espace et on lui a dit bonjour chaleureusement. Il dansait même sur notre morceau ! C’était magnifique. » Un moment que même une rencontre avec Michael Jackson dans un centre commercial, présent dans l’hôtel voisin de celui de Ben-J à l’époque, ne parviendra pas à éclipser. « J’avais pris des photos avec mon appareil jetable, mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé, elles ne sont pas sorties. » L’essentiel est en encore bien clair dans leur mémoire.

Robin Berthelot
Écrit sur plein de trucs différents (bon point) mais à tendance à s'auto-surnommer King Cool (mauvais point). Paris.
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