JP Manova : « J’ai proposé une conversation, le public tend l’oreille »

dimanche 4 octobre 2015, par SURL. Auteur : Etienne Anthem. Photos : Lucas Perrigot.

Du plan B au plan A, JP Manova a peaufiné son parcours avec minutie. Entre taf de studio, boulots d’intérim et apparitions remarquées et dispersées dans le temps. Des « Liaisons dangereuses » de Doc Gynéco en 1998 à la mixtape Sang d’Encre et ces dernières années, les albums de Rocé et de Flynt, JP Manova aura pris son temps avant de livrer son premier solo, 19h07. Nous sommes allés à la rencontre de celui qui se consacre désormais pleinement à la musique.

Si 2015 restera un bon cru de rap français, JP Manova y sera sûrement pour quelque chose. Son premier album, 19h07, sorti en avril, a reçu un accueil critique et public plutôt chaleureux. Dans une veine réaliste, touchant au politique ou encore à la quête existentielle de liberté, il cultive une identité musicale éclectique. Sur la réserve pour publier ses morceaux, il a « mis du temps à trouver une formule », comme il le confiait à Rue89. Le temps semble s’être accéléré pour Manova et son art.

Après une journée dans son home studio à peaufiner des titres pour une réédition de l’album qui doit sortir courant novembre, juste avant qu’il parte pour une tournée de concerts, nous le retrouverons Porte d’Orléans autour d’une bière, pour parler entre autres de chanson française, de rap, et un peu de Michel Drucker. Il arrive avec un peu de retard, mais il est bien au rendez-vous, à 19h07.

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SURL : Tu rencontres un certain succès auprès de la critique et du public, après une quinzaine d’années davantage dans les coulisses du rap français que dans la lumière. Ca te fait quoi ?

JP Manova : Dans les deux cas, je vais pas te mentir en te disant que je me rends pas réellement compte. Dans la mesure où quand j’y étais pas, je savais pas trop ce que je ratais, et maintenant que j’y suis, effectivement, je vois ce que j’ai manqué mais j’ai pas l’impression d’avoir fait le tour du tout. Je sais que j’ai encore une grande marge. Les choses ont été très vite pour moi cette année, entre la sortie du premier clip « Longueur d’ondes », du deuxième « Is Everything Right? », de l’album ensuite, et puis du troisième clip « Pas de bol ». Et oui, effectivement, j’ai eu la chance d’avoir pas mal de demandes de concerts, alors que j’en avais jamais fait un en solo de ma vie avant le début de l’année. Pour moi, ça reste encore nouveau, même si j’ai pu faire des concerts comme celui du Pan Piper avec un liveband, j’ai pu expérimenter déjà pas mal de choses. J’ai pu faire ce que beaucoup d’artistes, au bout de trois ou quatre ans de développement, n’ont pas encore fait. J’ai bougé un peu en France, et même à Montréal, mais je reste observateur de tout ça. Je vois que c’est encore très perfectible, et je travaille encore sur la formule, je cherche le truc. Je ne suis pas dans l’autosatisfaction ou dans le kiff, mais je me dis que j’ai posé une première pierre déjà en faisant un premier concert, et j’en ai fait quasiment 18 en peu de mois. Effectivement, il y a beaucoup de chemin parcouru, et il reste beaucoup de chemin à faire. Je pourrai répondre réellement à ta question, d’ici un an je pense. Si j’arrive à faire le tour de ce qu’il y a à faire.

Quelles impressions tu tires de tes premières prestations scéniques, et de l’interprétation de 19h07 face à un public ? Est-ce qu’un disque prend une autre dimension sur scène ?

C’est clairement ça. En même temps, en tant qu’auditeur, je n’aime pas tellement aller en concert et être totalement désappointé, ne pas reconnaître les morceaux que j’ai kiffé sur l’album, pourtant c’est bien de proposer quelque chose en plus, donc il faut jouer avec cet équilibre-là. Ne pas travestir les morceaux, mais leur apporter une énergie supplémentaire. Donc j’ai travaillé là-dessus. Je suis très content d’avoir pu trouver DJ Emii, avec qui on travaille sur la formule depuis le début. Au départ, on ne pensait pas qu’on allait faire autant de dates aussi rapidement, et puis les choses se sont enchaînées. C’est quelqu’un de perfectionniste, qui sait faire beaucoup de choses, qui a un spectre large, avec qui on peut prendre des risques, essayer de nouvelles choses, et je crois pouvoir dire qu’on n’a pas fait deux concerts qui étaient exactement les mêmes.

On t’a vu dans deux configurations différentes, avec DJ Emii ou  DJ Stresh, et avec un live band. Qu’est-ce qui change pour toi, entre ces deux configurations ?

Stresh a remplacé Emii au pied levé car son calendrier ne lui permettait pas de faire la date, mais on refera le live band avec elle. Stresh aussi est très bon dans son genre et c’est important pour moi d’avoir un dj qui soit aussi musicien. Effectivement, il y a une différence d’énergie au niveau du liveband, c’est très différent. Il y a une idée reçue qui consiste à penser que le rap sur scène serait mieux avec de vrais instruments. J’y crois pas trop. Je crois que ça fonctionne bien avec un bon dj si les instrus sont bien, que le son est bien, que l’ingé est bon, que la balance est bien faite. Et qu’avec un groupe c’est encore autre chose. Avec dj ou liveband, je kiffe aussi bien les deux formules. Je dirais pas que l’une est la version pauvre de l’autre.

Tu as annoncé récemment une réédition avec cinq titres supplémentaires, pourquoi tu ne les as pas sorti avec la première édition ?

Parce qu’ils n’étaient pas prêts à ce moment-là. J’ai beaucoup de morceaux en stock…

Tu as parlé de trois albums dans ton disque dur.

J’ai pas mal de stock, mais en même temps j’ai pas envie de donner l’impression que mes albums sont des vide-greniers. Sur la réédition, il y a des nouveaux titres, des choses que j’ai pensé pour cette réédition, parce que j’ai envie d’avoir un album complet. Je pense que 10 titres déjà, c’est bien pour poser une première pierre à l’édifice, pour faire les présentations avec le public. Et sans oublier qu’il n’y a pas réellement de featuring à part Rocé. J’ai fait à la fois les prod’, les mix et je rappe tout seul sur chaque morceau. Donc en terme de travail, ce que j’ai investi dans ces 10 titres, c’est un peu comme au Scrabble…mot compte triple ! D’autre part, le fait d’avoir beaucoup de morceaux, c’est pas fait juste pour pavaner et dire: « ouais, j’ai plein de titres ». C’est aussi parce que j’ai plein de choses à livrer, j’ai pas mal de choses à envoyer, et j’ai pas envie de mettre trop de temps. C’est trop tôt pour sortir un deuxième album, parce que je viens d’en sortir un en avril, je vais pas en sortir un autre à la rentrée, ça n’aurait ni queue ni tête. D’autre part je ne pense pas que le projet 19h07 ait dit son dernier mot.

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Il est quelle heure là, 19h17 ?

Je suis arrivé à 19h07, si tu regardes bien. J’ai pas fait exprès, mais ça me suit. (rires) Quoi qu’il en soit, faire une réédition, c’est vouloir continuer à donner au public des titres, et d’autre part il y a certains de ces morceaux que je fais sur scène. J’ai envie d’étoffer aussi mes concerts… et le moyen le plus simple pour moi de le faire, c’était de rééditer avec des morceaux supplémentaires, plutôt que d’attendre encore un an avant de sortir un album.

Est-ce qu’il y a des retours depuis la sortie de 19h07 qui t’ont fait changer de regard sur des morceaux que t’as pu enregistrer y a longtemps déjà?

Oui. Pas changer de regard réellement, au sens où je les considère de la même façon, disons des retours qui ont confirmé les espoirs que j’avais mis en certains titres. Un morceau comme « Sankara », je suis encore tous les jours surpris de voir les engouements et les messages personnels que je reçois de gens de partout, enfin, de différents endroits. Il y a un jeune d’Orléans qui m’a remis un tableau qu’il a fait en posca, où tu vois la tête de Sankara, avec le texte du morceau. Il a fait un vrai taf d’orfèvrerie.

Il y a des gens au Burkina Faso, qui m’ont dit qu’ils écoutaient, qu’ils étaient très fiers du morceau. J’ai jamais mis les pieds là-bas, mais il y a un mec qui habite à 100 mètres de là où est enterré Sankara, et qui écoute le morceau. Ouais, effectivement, c’est toujours mieux que de rester à tourner dans sa chambre à se demander si on va sortir un truc. (rires)

 

« Il y a des morceaux de Brassens que je trouve moins convenus que ceux de beaucoup de rappeurs d’aujourd’hui »

 

J’ai une question sur un titre que j’ai entendu sur scène, qui est dans les cinq titres qui doivent sortir, et qui parle de la chanson française…

Il s’appelle « Pour la musique, s’il vous plaît ».

Est-ce que tu peux nous parler de la thématique de ce morceau ?

Je me suis mis à la place d’une chanson, en traversant différentes époques, la chanson française ayant été pour moi une source d’inspiration énorme, à travers des interprètes choisis, quand même. Et voilà, pour moi, des personnes comme Barbara, Ferré, Brel, Brassens. C’est un peu des poncifs pour les trois derniers, mais surtout Barbara, qui revient moins souvent. Voilà, ce sont des maîtres du genre. Et pour moi, j’ai le sentiment un peu que la continuité de cet esprit de la phrase, cette culture du verbe populaire, sans être trop écrite, sans être trop soignée, elle se retrouve un peu dans le rap. Et donc je voulais faire un peu une jonction, je voulais faire un parallèle.

Le lien entre les deux n’est pas toujours mis en avant.

Ouais, ou maladroitement, de manière un peu obséquieuse. Moi je ressens clairement une filiation, dans cette musique une influence d’auteurs de chanson française des années 60-70 Et voilà, je pense qu’aujourd’hui le rap l’illustre un peu et continue un peu ce que j’aime tant dans cette musique, quoi.

Je sais pas si on l’appelle « chanson française », c’est peut-être pas la meilleure appellation. On voit tout de suite de quoi on parle quand on dit ça, mais en tout cas, les chansons de Barbara, de Brel, de Brassens, des chansons de gens de tous les jours qui parlaient à tout le monde, c’était à la fois poétique, et en même temps ça…

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Un peu street aussi ?

Oui voilà. Il y a des morceaux de Brassens que je trouve moins convenus que ceux de beaucoup de rappeurs d’aujourd’hui. « Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière », tu vois. Le type dans la moitié de ses chansons, il parle de cul. Barbara, c’était une dépressive ambulante, mais elle te faisait marrer dès qu’elle pouvait.

À quel moment ça t’a paru évident que « Michel Drucker était plus hardcore que le plus hardcore rapper du ter-ter » ?

(rires) À sa quarantième année dans le service public avec la même tête. J’ai dit « wow, merde ». Je l’ai déjà vu parler de ses débuts avec les Carpentier, il a traversé toutes les époques, il a survécu à plein de mecs qui se sont barrés. Et le genre de place qu’occupe un mec comme ça, c’est le genre de place que tout le monde veut, que beaucoup en tout cas convoitent. Et il a dû avoir affaire à beaucoup de mecs dans sa carrière qui ont dû lui dire: « bon allez pépère, c’est bon, faut laisser la place aux jeunes ». Et à mon avis il a dû tous les buter, un par un (rires) et avec le sourire. Et ce qui le caractérise voilà, c’est tout ce qu’il y a entre le côté obséquieux et vachement convenu de sa manière de parler et d’aborder les gens, et le décalage qu’il doit y avoir entre ça et sa manière de survivre et de subsister dans le spectacle depuis tant d’années. Le côté le plus hardcore, c’est que ça fait des années, toutes les générations le connaissent, mais personne sait ce qu’il pense. On sait pas ce qu’il a dans la tête, avec qui il traîne, ce qu’il fait, il raconte pas sa life. Alors que y a des mecs qui sont là depuis 10 jours, on a fait le tour. Il est là depuis 40 ans, on sait toujours pas qui c’est. En même temps, j’en parle mais je ne fais pas une fixette sur lui.

Ton écriture est traversée de réflexions politiques, philosophiques, même de notions psychologiques parfois. Pour toi la musique ça peut être un moyen d’échanger autour de ces domaines du savoir, ou de contribuer à leur diffusion ?

C’est une proposition la musique, il n’y a pas d’obligation, il ne devrait pas y en avoir en tout cas. C’est selon la personnalité de chacun, de mettre ce qu’il a et ce qu’il est dans sa musique. Quand je vais écouter tel ou tel auteur ou tel artiste, c’est en fonction déjà de sa personnalité, de la musique qu’il va faire et qu’il va me proposer, je pense pas qu’il y ait une obligation de remplir un cahier des charges, si ce n’est être un tant soit peu sincère. C’est justement permettre à tous ces gens qui ne peuvent pas se permettre la folie de faire de la musique, ou qui ne l’entendent pas dans leur tête, bah de voyager, et de faire abstraction de tout ce qui nous retient, quoi

Un livre qui t’a marqué durablement, et pourquoi ?

« Propos sur le bonheur » du philosophe Alain. Je le relis régulièrement, avec des préceptes de vie, que beaucoup de gens trouveraient un intérêt à lire. C’est un livre qui explique de manière assez simple des choses sur l’interprétation des états d’âme. Et les choses avec lesquelles on a le plus de difficultés à lutter, qu’on a le plus de difficultés à contenir, ce sont les passions.

Des artistes dont tu admires l’écriture ?

En rap ? Il y en a plein ! Et puis Barbara… J’aime bien l’écriture de Pauline Croze. Sophie Hunger qui bosse avec Erik Truffaz, y a certains textes que j’ai bien kiffés. Y a beaucoup de gens qui sont brillants et qui me font voyager.

Toi qui sembles critique envers les postures de la société du spectacle, est-ce que tu ne crains pas d’être à ton tour catégorisé sous une étiquette de rap intello ou alternatif ?

C’est pas à moi de choisir l’étiquette sous laquelle on me catégorise. Une des règles du spectacle, c’est qu’on te mettra de toute façon une étiquette, donc moi, je préfère ne pas arriver avec. Gynéco il chantait « classez-moi dans la variét’ « . Personnellement, je sais pas dans quoi je suis, et beaucoup de gens sont dans le même cas, ils savent pas dans quoi me mettre. Ça ne m’empêche pas de dormir.

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Certains découvrent même que c’est du rap après le concert, ou s’en étonnent. C’est ce que tu racontais dans une émission radio (Sofa Urbain, sur Média Océan Indien).

J’ai vocation d’amener quelque chose de nouveau, de montrer que le rap peut aussi aller là. Sans être putassier, sans avoir fait un effort ou une gymnastique pas possible. Tu vois, j’ai pas fait un album de slam, il y a des rythmiques, du sample, du flow, des thématiques. Après, je choisis pas, une fois que la musique est sortie, elle m’appartient plus. Et elle va là où elle doit aller. Les oreilles dans lesquelles ça tombe, ou le walkman dans lequel il tourne, la voiture dans laquelle le son tourne, c’est pas de mon ressort. C’est pareil pour la presse qui la chronique.

Et jusque là, tu as l’impression d’être compris ?

C’est les gens qui me le disent, et j’ai pas l’impression d’avoir tout dit. Mais oui, j’ai l’impression en tout cas. Je vois ça comme une discussion. J’ai proposé une conversation, et le public tend l’oreille. Et je vais continuer la conversation avec 5 nouveaux titres à la rentrée.

Tu écoutes quoi en ce moment ?

Mes nouveaux titres, mais à contre-coeur, hein. Qu’est-ce que j’ai écouté dernièrement… J’ai écouté pas mal de trap. Parce que c’est un style que j’aime bien, mais quand il est fait d’une certaine façon. Et je travaille justement sur cette façon là. J’ai écouté le dernier Dre, que je trouve bien. J’ai pris un peu de temps pour m’écouter un peu de chanson française. J’écoute de la musique tout le temps en fait. « La spirale », même le son avec Deen Burbigo, qui n’est pas sur l’album, il y a des passages un peu trap, avec un flow rapide. C’est pas quelque chose qui m’est totalement étranger non plus. Je veux pas me refuser de faire un truc que je sens que je pourrais faire, je pense que dans toutes les formes musicales y a quelque chose de bon à tirer.

La trap en France est plutôt identifiée à des artistes comme Kaaris ou Gradur.

En même temps, eux-mêmes ce sont des mecs qui ont pris un certain style de trap qui existe déjà depuis longtemps, je n’y entends rien de particulièrement innovant au niveau musical. Et moi je pense qu’il y a des trucs à explorer, entre le jazz et la trap par exemple. Je fais des expériences là, en ce moment. J’aime à penser que tout n’a pas encore été fait, et qu’on peut encore proposer de nouvelles choses, qu’on peut encore s’essayer à prendre des risques, même si on n’est pas dans un pays où on récompense vachement la prise de risque, musicalement en tout cas, même artistiquement, faut pas se conditionner là-dessus. Mais j’estime que par rapport à la liberté que j’ai prise pour faire mon projet, les retours que j’ai eus, les relais que j’ai eus, j’ai beaucoup de chance. Parce que j’ai pas eu le sentiment d’avoir eu à m’adapter à un quelconque format ou discours pour que ça se diffuse.

Entretien réalisé par Etienne Anthem.

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