Avec ‘The Sun’s Tirade’, Isaiah Rashad sublime son spleen

mercredi 21 septembre 2016, par Jihane Mriouah. Éditeur : Antoine Laurent.

Si l’écurie TDE n’abrite que des champions, elle ne manque pas néanmoins de diversité. Dominant le paysage du rap pour la deuxième année consécutive en délivrant les albums à une cadence bien pensée à la suite de To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar (mars 2015) – le label a sorti trois projets depuis –, c’est avec la sortie d’un disque du très discret Isaiah Rashad que le label s’illustre aujourd’hui.

Avec son premier LP, le rappeur de Chattanooga laisse sa poker face au placard et joue cartes sur table dans un album où il expose sans fausse pudeur ses combats intérieurs. Dans un spleen moderne, Isaiah Rashad parle de dépression et d’addiction avec une honnêteté rafraîchissante dans un rap game où l’image du gangster se propage comme la gangrène, pour reprendre les mots d’IAM. À l’écoute attentive de The Sun’s Tirade, on comprend qu’il a fallu trois ans à Isaiah Rashad pour changer la donne suite à Cilvia Demo. En abattant correctement les cartes dont il disposait, le rappeur a également réussi, en parallèle, à sortir vainqueur du face à face qui l’opposait à Top Dawg Entertainment dans une partie qui était pourtant mal engagée pour lui.

Le nouvel opus d’un cycle enclenché avec To Pimp A Butterfly

The Sun’s Tirade participe à un changement de paradigme dans la culture noire auquel contribuent les sorties de TDE depuis To Pimp A Butterfly. Ce dernier est un exposé quasi académique de la condition noire : c’est à coup d’éléments historiques, de symboles habilement manipulés et de réflexions appelant directement à l’introspection que Kendrick Lamar introduit les bases d’un changement dans les mentalités. En rappelant les stigmates de l’esclavage (« For Free ? », « King Kunta », « Institutionalized »), K-Dot s’éloigne cependant de la position de victime et invite les noirs américains à l’auto-critique (« Complexion », « The Blacker The Berry ») mais aussi à revoir l’estime de soi à la hausse (« I »). Dans la foulée, Jay Rock et SchoolBoy Q, avec respectivement 90059 et Blank Face LP, abordent des concepts similaires dans des albums plus personnels, plus ancrés dans le quotidien, parlant de dynamiques familiales complexes et de la recherche de modèles.

C’est dans ce contexte qu’Isaiah Rashad délivre son album, trois ans après Cilvia Demo qui l’avait établi comme un surdoué. Dès l’intro, avec un morceau intitulé « 4r Da Squaw » verni d’un gloss du sud, le rappeur adresse la question et ouvre un nouveau chapitre au cycle décrit précédemment. Il suffit de quelques phases pour qu’on se rende compte à quel point le rimeur du Tennessee au flow d’une aisance jubilatoire nous avait manqué. Pourtant, le prodige va droit au but et introduit les concepts fondamentaux d’un album exutoire : argent, addictions, dépression, famille.

À contre-pied du rapport à l’argent véhiculé par la tendance trap qui prédomine depuis maintenant trois ans, Zay parle de son angoisse de père de famille qui cherche à joindre les deux bouts. « If I can pay my bills I’m good. » Dans un paysage rap où siroter du Hennessy toute la journée est signe de virilité, il décrit son rapport destructeur avec l’alcool, avec le désir constant d’apaiser des souffrances : « It was heaven at the bottom and peace from throwin’ up. » Enfin, alors que l’image du cowboy solitaire domine dans l’imaginaire hip-hop, Isaiah Rashad place sa famille au centre de ses préoccupations, en particulier son fils Yari et sa mère : « Hey mama, mama. I got some dollars for your bills yo. » Ce n’est que le premier morceau du disque, mais les cartes sont battues.

Quinte flush royale

Malgré des thématiques à la noirceur intrinsèque, Isaiah Rashad donne une teinte pleine d’espoir à son album. Si Turner avait rappé. Mais comme l’indique le titre de l’album, il ne tombe pas dans l’affliction : The Sun’s Tirade est une fenêtre sur ses combats intérieurs tout en parlant de changement. Avancer. Aspirer.

L’album est un remède contre la monotonie, varie les rythmes, les couleurs, les textures. Les tracks en deux chapitres avec des changements de beats (« Rope / Rosegold », « Stuck in The Mud ») parlent de transformation même dans leur structure. Les lignes de basse sont réconfortantes. Et dans cette sombreur ambiante, certains morceaux sont d’une légèreté rafraîchissante (« Titty and Dollar », « Dressed Like Rappers » « Find a Topic »). Vocalement, le rappeur joue également avec les sonorités de l’argo du Sud des Etats-Unis et varie le débit avec aisance. Une attitude nonchalante qu’il ne faudrait pas méprendre pour un manque d’intérêt. Ce qui sauve l’album de la pesanteur, c’est donc l’honnêteté du rappeur. Il expose ses problèmes d’addictions à l’alcool (« AA ») et autres drogues (« Pop a xanny [xanax, ndlr], make your problems go away ») en confessant sa quête d’automédication. D’ailleurs, le rappeur a récemment confié que ses addictions – contractées lors du Oxymoron Tour avec SchoolBoy Q en 2014 – avaient failli lui coûter sa place dans le label, dont il a presque été viré trois fois, et surtout sa vie : ses différents poisons lui ont bousillé la muqueuse de l’estomac. C’est finalement Anthony ‘Top Dawg’ Tiffith qui l’a mis sur le banc en le conditionnant la sortie de nouvelle musique avec sa repentance. Les morceaux « Nelly » et « Smile », sortis respectivement en septembre 2015 et janvier 2016, marquaient d’ailleurs la fin de cette mise à l’écart.

Avec le flow d’un mec dans un état second, il parle de ses défaites (« I can admit, I’ve been depressed, i hit the wall ») tout en décrivant les fils d’Ariane qu’il a trouvés pour le guider dans sa vie – spoiler : ses enfants. Et sans jamais le dire clairement, Zay poursuit son analyse en suggérant l’absence d’un père comme figure centrale de la main qui lui est donnée à jouer. Quinte flush royale. Absente, la figure du père – « Heavenly Father » – demeure paradoxalement omniprésente tout au long de l’album (outre l’interlude où il parle de la réaction de son père à l’écoute de Cilvia Demo, il explique qu’il a laissé sa famille dans « Rope / Rosegold »). Et juste comme ça, l’album aborde le pardon.

En arrière plan d’un ton hyper personnel, The Sun’s Tirade a le mérite de soulever un problème fondamental du développement du schéma masculin dans les communautés dont les jeunes hommes sont déconnectés de leurs familles : jeunes hommes souvent incarcérés pour possession de drogue par conséquence de la war on drug déclarée par Nixon et continuée depuis, jeunes hommes embourbés dans les gangs et leurs structures perverses, jeunes hommes qui abandonnent les foyers. Une thématique déjà soulevé par SchoolBoy Q (« On gangsta Crip, my poppa was a bitch » / « Being real never once brought the groceries ») dans Blank Face LP. En filigrane de The Sun’s Tirade, c’est tout un aspect traumatique de l’enfance que présente Isaiah Rashad, en tissant des connexions sans tirer de conclusions.

Du haut de ses 25 ans, le rappeur est passé par bien des combats. Parler de dépression, en reconnaître ses symptômes, retracer les racines de son mal-être : c’est le boulot de toute une vie pour certains d’entre nous. Dans les trois années qui se sont écoulées depuis Cilvia Demo, le jeune rappeur est passé par ces phases et en a fait une oeuvre lucide, qui ne s’embourbe jamais dans l’auto-flagellation et offre un ton positif, avec des flows enlevés et des productions aux sons apaisés et apaisants. Un spleen de 2016.

Jihane Mriouah
Manipule tracks et bactéries au quotidien. Dans son labo, devant un clavier ou dans une salle de concert. Edmonton.
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